[CRITIQUE] AGORA de Alejandro Amenabar

Depuis qu’ils travaillent ensemble, Alejandro Amenabar (réalisateur) et Mateo Gil (scénariste) ont eu les coudées franches pour explorer des genres différents. On les connaît surtout pour les fantastiques Thesis, Ouvre les yeux et Les autres. Après le biopic mélodramatique de Mar Adentro, ils reviennent avec Agora, présenté comme un blockbuster historique au dernier festival de Cannes – où il a été froidement accueilli. Un projet colossal dont le budget s’élève à 50 millions d’euros (une co-production Espagne-Malte). Une fresque épique gonflée d’histoires et d’outrances en Egypte. Sauf que, pour Amenabar, le péplum ne lorgne ni vers l’efficacité brute de Ridley Scott (Gladiator) ni vers le barnum baroque de Julie Taymor (Titus). En réalité, il est anticommercial et souvent prodigieux. Ce qui l’intéresse par-dessus tout dans Agora, c’est l’obscurantisme religieux, à l’avénement du Christianisme: la manière dont il s’est propagé avec une sauvagerie inouïe. Comme son titre l’indique, le film repose démocratiquement sur plusieurs systèmes d’oppositions à la fois émotionnelles (savoir et intolérance, pouvoir et doute, amour et haine) et religieuses (les juifs, les chrétiens, les païens).

Admiré par un esclave et un disciple, le protagoniste féminin (Rachel Weisz, dans la peau de l’astronome Hipathie d’Alexandrie, également philosophe de la cité) met le doigt sur les mystères de la gravité, le fonctionnement du cosmos et, au-delà des concepts, relie tous les personnages masculins par un seul motif : la pensée, son unique moyen pour contester ce qui est établi. Certains risquent de ne pas comprendre pourquoi Amenabar insiste sur ces découvertes désormais acquises et convenues, alors qu’il serait plus facile de s’abîmer dans le fatras gore et kitsch. Justement, son objectif n’est pas de ressasser des notions universelles mais de démontrer qu’avec moins d’intolérance et plus d’altruisme, on aurait mis moins de temps à les assimiler. C’est le contexte qui change tout. Au détour d’une scène, les hommes sont filmés d’en haut comme des fourmis qui s’éparpillent dans un bocal. On peut y voir une manière de montrer des bêtes vulnérables mais aussi des aveugles bornés regressant dans un univers infiniment plus riche et dense. D’hier à aujourd’hui, rien n’a changé.

Amenabar raconte cette histoire d’une façon paradoxale, à la fois simple et complexe, prosaïque et métaphorique, linéaire et elliptique. En posant une question simple (est-il possible de remettre en cause des valeurs établies?), il trouve la modernité non pas dans le style très classique (on pense à Spartacus, de Stanley Kubrick), mais dans la réflexion : les conflits de l’époque restent contemporains, notamment lorsqu’il s’agit de chasse aux sorcières, de fanatisme religieux et de manipulation des masses par la réinterprétation des textes Bibliques. Le programme pourrait paraître lourd ou didactique. Or, la capacité à suggérer plus qu’à démontrer confère une vraie fluidité au récit. La reconstitution de la Grande Alexandrie a bénéficié d’un travail très soigné, au niveau des décors et des costumes. Les scènes d’action sont limitées et concises mais toujours efficaces. Les gros moyens ont été réservées aux séquences que Amenabar juge, à juste titre, comme les plus essentielles, notamment celle de la destruction de la grande bibliothèque qui témoigne d’un immense gâchis culturel. Cette intelligence dans le propos mise sur celle du spectateur et n’a pas besoin d’être noyée dans le numérique. L’essentiel, c’est que Amenabar maîtrise la mise en scène comme personne et sait aussi bien organiser des plans renversants que raconter des histoires qui gagnent en profondeur à chaque fois qu’on y repense.

Les articles les plus lus

« Good boy » de Viljar Bøe: l’amour est un chien de l’enfer

Seconde nouveauté dans le marathon Halloween de la plateforme...

Nicolas Winding Refn aux commandes d’un remake de « Maniac Cop » ? C’est William Lustig qui le dit

Le réalisateur danois Nicolas Winding Refn devrait tourner à...

[DANS MA PEAU] Marina de Van, 2002

On a vu planer la Marina façon ombre tutélaire...

« Scream 7 » de Kevin Williamson : de l’épouvante épouvantable

Si on comprend mieux, après l'avoir vu en salles,...

« Saturnalia » : un film d’horreur indépendant qui rend hommage à Dario Argento

Le film d’horreur indépendant Saturnalia se dévoile dans une...

Après « Brides », Chloe Okuno planche sur le thriller horrifique « Bad Hand »

La réalisatrice Chloe Okuno (Watcher) s’associe à la scénariste...

[LAKE MUNGO] Joel Anderson, 2008

Pour donner naissance à un film culte, rien ne...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
Depuis qu'ils travaillent ensemble, Alejandro Amenabar (réalisateur) et Mateo Gil (scénariste) ont eu les coudées franches pour explorer des genres différents. On les connaît surtout pour les fantastiques Thesis, Ouvre les yeux et Les autres. Après le biopic mélodramatique de Mar Adentro, ils reviennent...[CRITIQUE] AGORA de Alejandro Amenabar
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!