« Agent trouble » en Blu-ray: Catherine Deneuve inattendue chez Jean-Pierre Mocky

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Catherine Deneuve à contre-emploi (perruque atroce, lunettes vieillissantes) dans une enquête policière au rythme triste, à la fois angoissante et bouffonne, à la résolution insolite. Un des meilleurs films de Jean-Pierre Mocky, disponible en Blu-ray chez ESC distributions.

Dans un paysage de neige, plus blanc que blanc, un autocar ressemble à un fantôme en panne. Pas étonnant, il est plein à ras bord de cadavres paisibles, l’engin étant tombé dans un lac des Pyrénées. Bilan: cinquante morts. Seulement voilà, il ne s’agit pas d’un banal accident de la route. On le sait, car un routard témoin de l’accident (Tom Novembre), passant par là pour détrousser les cadavres, comprend vite qu’il est tombé sur une grosse affaire. Il tente même de trouver les instigateurs pour les faire chanter. Mal lui en prend, il est aussitôt supprimé. IL Y A DONC QUELQUE CHOSE DE PAS NET. Telle l’héroïne d’un vieux polar d’Agatha Christie, sa tante (Catherine Deneuve, affublée d’une affreuse perruque rousse), prend les choses en main et décide de faire toute la lumière afin de comprendre pourquoi son neveu est décédé. Elle ne sera pas au bout de ses surprises, nous non plus d’ailleurs…

Adaptation d’un roman substantiel de Malcolm Bosse intitulé L’Homme qui aimait les zoos, Agent trouble a été réalisé en 1987, à une période intéressante de la carrière de Jean-Pierre Mocky, un an avant Les saisons du plaisir, sa comédie à carré blanc qui réunissait des générations différentes d’acteurs (Charles Vanel, Denise Grey, Jacqueline Maillan, Darry Cowl, Roland Blanche, Stéphane Audran, Sylvie Joly…). De quoi rappeler que, des années 60 aux années 90 (en gros, jusqu’à Noir comme le souvenir, autre enquête policière à la résolution insolite avec Jane Birkin), Mocky avait effectivement tout le cinéma français à ses pieds (et c’était pas des craques de mytho!). Si courtisé qu’il rêvait alors, à cette période-là, de tourner un film aux États-Unis avec l’acteur de ses rêves, Harvey Keitel. Un espoir déçu: il devra se contenter de son équivalent français pour ses productions futures: Dick Rivers!

Pour revenir à Agent trouble, la distribution est là aussi incroyable (Richard Bohringer, Tom Novembre, Dominique Lavanant, Pierre Arditi, Kristin Scott Thomas…), en tête de laquelle figure une Catherine Deneuve impériale, soucieuse de casser son image par trop lisse et glamour, en enfilant une perruque et en fréquentant les freaks chéris de Mocky. Le cinéaste qui adore les acteurs profite de son beau casting pour faire passer les personnages avant l’intrigue, et tirer vers la satire des comportements humains. Comme pour nous rappeler à quel point il n’est pas dupe de toutes nos hypocrisies ordinaires (comme dans Les saisons du plaisir, en gros). « Si vous restez trop classique, vous restez anonymes. Moi j’ai toujours essayé de faire en sorte qu’au bout de cinq minutes, on devine que c’est du Mocky. Bon ou mauvais, ça reste du Mocky. C’est à mon sens la force d’un réalisateur: revendiquer son style à lui. Je n’ai pas fait que des chefs-d’œuvre mais je suis unique et c’est ma noblesse », nous disait-il en interview. Sa peur à lui de trop bien réussir ses coups, d’être rattrapé par le système, de se prendre trop au sérieux…

Pourtant, on lui sait infiniment gré de renouer avec son terrain de prédilection dans ce film noir. Involontairement ou non, cette lenteur dans la progression pour donner plus d’importance aux personnages secondaires, quitte à sortir des clous, sied parfaitement au climat et l’humour égrillard de certaines scènes, indissociable de l’esprit Mocky, ne saurait masquer ce que l’on percevait déjà dans un autre de ses plus beaux films, Y a-t-il un Français dans la salle? en 1981, à savoir une vraie dimension tragique, une mélancolie inhérente aux personnages solitaires, seuls avec leurs obsessions. Et l’histoire de mener tout droit vers des déceptions humaines, empruntant des fausses pistes et générant de faux espoirs. Dans la veine de son Litan, sa jolie tentative fantastique du début des années 80, Mocky joue la carte du mystère (quitte à ajouter de la fumée dans le brouillard), construisant son récit comme un complot qu’un personnage cherche à déchiffrer tout seul, confronté à des amis et des ennemis, des bonnes âmes et des mauvaises, qui plissent les yeux et lancent des regards torves. On est en même temps fasciné de regarder la Deneuve se perdre dans ce jeu de pistes ludique, en inhabituel terrain inconquis. Lorsque la vérité apparaît, la chute ne s’avère pas celle que l’on imaginait au départ. Qu’on le veuille ou non, Mocky a l’art du contre-pied, l’art du coup de théâtre absurde qui donne à revoir tout ce qui a précédé très différemment. L’art de nous surprendre, tout simplement. A.V.

NB. Pour celles et ceux qui veulent découvrir ce Mocky atmosphérique au cinéma, sachez que Agent trouble ressort dans les salles le 4 mai.

19 août 1987 en salle / 1h 30min / Policier
De Jean-Pierre Mocky
Par Malcolm Bosse, Jean-Pierre Mocky
Avec Richard Bohringer, Catherine Deneuve, Tom NovembrePrésentation du film par Olivia Mocky
Entretien avec Eric Leroy

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