[CRITIQUE] AFTERSCHOOL de Antonio Campos

Afterschool n’est pas un film facile, et certains ne manqueront pas de reprocher au cinéaste Antonio Campos d’emprunter des idées formelles et/ou narratives à d’autres. Peu importe : il s’agit avant tout d’une oeuvre qui contient des degrés de lecture captivants. En partant du principe qu’il s’agit d’un documentaire sur l’adolescence, on peut y trouver une réflexion – pas nouvelle mais fascinante – du lien entre le réel (l’ado passivement planté devant son ordinateur, la litanie scolaire des jours qui se suivent) et le virtuel (les fantasmes induits par le médium de tous les possibles). On peut également le considérer sous un autre angle. Comme un film fantastique qui raconte comment la mort soudaine de deux sœurs jumelles bouleverse un univers bourgeois hermétique à la violence du bas monde. Sa force finalement, c’est moins de proposer le portrait d’un ado fâché avec l’existence trouvant dans la violence un exutoire à son mal-être (ce qui lui donnerait des allures de The Great Ectasy of Robert Carmichael bis) que d’ausculter le deuil collectif d’étudiants dont la culpabilité fait revenir des fantômes de mauvaise conscience. Afterschool ressemble à un remake moderne de Pique-nique de Hanging Rock réalisé par Michael Haneke (sans le discours réflexif mais avec la même aridité) où la disparition de deux anges de Botticelli fait exploser le puritanisme et les codes drastiques d’un lieu clos. Le seul moyen d’éviter l’anarchie, c’est de durcir les règles.

Dans Afterschool, Robert, adolescent asocial gobé par les images qu’il regarde quotidiennement sur son ordinateur, mène une existence à périr d’ennui dans une école prestigieuse, loin de toute tutelle parentale. Il doit se coltiner un colocataire glandeur avec lequel il ne s’entend pas et fréquente de plus en plus une autre adolescente, elle aussi gobée – mais par l’ennui – qui dissimule son anxiété sous un regard de zombie blafard. En assistant avec sa caméra à la mort des deux filles les plus populaires du bahut, le jeune Robert découvre pour de vrai les notions de sexualité et de mort qu’il ne connaissait alors que par procuration, à travers des images issues d’Internet. Antonio Campos, dont c’est le premier long métrage, préfère la construction du récit et sa structure au détriment d’un fond un peu aléatoire. En choisissant toujours une progression dramatique cohérente par accumulation de blocs d’affects ; en démontrant une attention extrême pour les errances et les dérèglements du corps, il traque l’indicible dans les méandres du récit et choisit un traitement clinique pour refléter la pression anonyme des éléments, la névrose des gestes quotidiens, la violence sensible de la durée; et ainsi, nous aspirer dans un malaise quotidien. Certains refuseront en bloc, d’autres y trouveront une vérité.

Après avoir bâti la grille, il faut faire entrer les mots, les faire se croiser. Campos juge moins les situations – sans doute pour les avoir connues – qu’il suggère des pistes : la démission des parents à travers une conversation téléphonique tronquée où la mère refuse d’entendre la détresse de son fils; ou encore la puissance des images issues d’Internet, assimilées à une forme d’addiction délétère, réclamant toujours plus d’intensité à chaque connexion. Au début, le déroulement impassible de séquences tirées d’Internet où un adolescent est confronté à des images pornographiques, des gags débiles, de bastons filmées au portable ou la pendaison de Saddam Hussein rappellent à quel point le cinéaste connaît le magma mental que ces images peuvent provoquer dans la vie de tous les jours. Robert, l’adolescent qu’il a choisi, jamais aimable, jamais cool, montre une certaine imperméabilité au récit, à la narration linéaire et évolue dans sa bulle en mélangeant les pinceaux virtuels. Ce qui le définit, c’est un rapport complexe à la sexualité qu’il consomme en se masturbant devant des sites pornos – où des bombasses sont dominées par des mecs planqués derrière leur caméra. Le passage à l’acte sexuel, attendu et d’autant plus intense qu’il s’agit d’une première fois, a la qualité éthérée et magique du véritable fantasme verdoyant – la nature semblant les protéger du regard des autres. Dans les autres scènes, Campos installe sa caméra à distance, se rapproche très peu des visages, laisse le brouhaha des conversations l’emporter et enregistre les frictions de son héros. Le chef opérateur a fait des prodiges pour exalter visuellement la splendeur vénéneuse de la dégradation morale. Idéalement, le jeu sur les focales permet d’accentuer la déconnexion avec la réalité (celle du héros mais également des enfants voués à l’abandon par leurs parents et qui n’entretiennent pas de rapports avec l’extérieur) et l’univers de fantômes (incapacité à distinguer les vivants des morts). En réalité, c’est le lieu (une école huppée de plus en plus répressive – toute une communauté paye pour deux jumelles) qui conditionne les motivations des uns et des autres.

Lorsqu’il présente son travail d’afterschool, en forme d’hommage aux jumelles disparues, Robert ne retient que des interventions brouillonnes (en fait, les moins racoleuses). A l’image d’une vidéo prise sur le vif et absolument pas montée. Il ne fait que montrer l’envers du décor, ce qu’il est interdit de montrer. Pour que ce soit plus tolérable, son professeur lui demande de rectifier le tir et veut que l’on ajoute de la musique geignarde pour conférer une dimension émotionnelle – qu’il ne connaît plus. Cette scène est représentative d’une hypocrisie oppressante. Certains effets proches de la coquetterie (filmer des personnages hors champ pour souligner le cloisonnement ou l’état du marginal qui ne réussit pas à entrer dans un cadre scolaire) n’amoindrissent pas la puissance des plans. Qu’on le veuille ou non, Afterschool atteint une haute intensité. Sa seule limite, c’est de n’arriver qu’après toute une série d’objets aussi tranchants comme ceux de Gus Van Sant (Elephant) ou Michael Haneke (Benny’s Video, auquel on pense beaucoup). Mais sa radicalité – même si la version que l’on peut voir désormais au cinéma a été expurgée de quinze minutes depuis le festival de Cannes – constitue un gage de satisfaction.

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