« Adagio » de Stefano Sollima sur Netflix: un film noir crépusculaire et opératique, magistralement interprété

Dans ce dernier volet de la trilogie que Stefano Sollima a consacrée à Rome, le plan d’ouverture dévoile une vue nocturne de la ville dont l’éternité est remise en question: l’horizon est bordé de la lumière orange d’un incendie géant qui ravage la périphérie et menace la métropole, causant des pannes sporadiques d’électricité. Cette vision catastrophiste d’un combat incertain entre les ténèbres et la lumière pose la question de la fragilité de la cité ainsi que de son avenir. Le film place cet avenir au centre symbolique d’un dispositif narratif qui oppose trois jeunes flics corrompus à trois vieux gangsters en bout de piste.

Au milieu, se trouve Manuel, 18 ans, dont le destin dépend du résultat de cette confrontation. Le début le montre quittant le domicile familial où il s’occupe de son père Daytona (Tony Servillo), un ancien gangster apparemment atteint de démence sénile. Victime d’un chantage, Manuel est missionné par les flics dévoyés pour infiltrer une fête et prendre des photos d’un politicien influent afin de compromettre celui-ci. Manuel a déjà accompli une partie de sa tâche lorsqu’il flaire l’embrouille et décide de prendre sa liberté. Devenu un danger pour les ripoux qui le traquent en vue de l’éliminer, Manuel se réfugie chez Polniuman (Valerio Mastandrea), un tueur à gages devenu aveugle. Celui-ci conseille à Sergio de contacter Cammello (Pierfrancesco Favino), lequel éconduit Manuel sans ménagement ni explication. De fait, Cammello est en phase terminale de cancer, il a passé une bonne partie de sa vie en prison à cause de Daytona qu’il déteste, et il pensait vivre tranquillement avec sa compagne le peu de temps qu’il lui reste.

Le temps, justement, Sollima prend le sien pour dérouler lentement, comme le titre semble l’indiquer, son histoire. Elle tient surtout aux rapports des uns et des autres, dont on devine au fur et à mesure le passé, qui explique leurs comportements. Il y a aussi une certaine symétrie avec les motivations des policiers, même si celles-ci sont plus simples. Leur meneur, Vasco (Adriano Giannini), est au début montré en famille avec ses deux fils. Plus tard, on apprend qu’il a particulièrement insisté pour accepter cette mission illégale d’un commanditaire privé, parce que sans cet argent, il perdra la garde de ses enfants. Il y a aussi des rapports de paternité chez les gangsters: Cammello a perdu son fils dans une opération à cause de Daytona, c’est pourquoi il est si embarrassé de devoir aider le fils de son ennemi. Mais la décision qu’il finira par prendre donnera au film son tournant le plus intéressant.

Après Sicario: La guerre des cartels (2018) et Sans remords (2021), Sollima a pris ses distances par rapport à Hollywood, résistant à la tentation de la vitesse et de l’action, pour privilégier les personnages. Et si sa mise en scène assurée et la photo élégante de Paolo Carnera apportent une touche de classe évidente, c’est l’interprétation exceptionnelle qui élève le film. Toni Servillo impose une présence impérieuse même lorsqu’il simule la sénilité, et son personnage est d’autant plus terrifiant lorsqu’il révèle des restes insoupçonnés d’agressivité mortelle. Une séquence le montre balançant une savate contre un pigeon, sous le regard narquois de ceux qui le surveillent, mais la suite est aussi choquante qu’inoubliable. Pour autant, la palme revient sans aucun doute à Pierfancesco Favino. Totalement méconnaissable, il s’est transformé physiquement pour incarner un colosse brisé, mais encore animé par des démons contradictoires qui s’affrontent sous la surface avec une intensité qu’on devine titanesque. Rome a été ravagée dans l’Antiquité par Néron, mais elle a survécu. Adagio semble vouloir dire qu’elle renaîtra toujours de ses cendres tant que des personnages comme Cammello feront en sorte, comme dans la spectaculaire dernière séquence, que des fils n’aient pas à payer pour les fautes de leurs pères. G.D.

14 mai 2024 sur Netflix | 2h 07min | Policier, Drame
De Stefano Sollima | Par Stefano Sollima, Stefano Bises
Avec Pierfrancesco Favino, Toni Servillo, Valerio Mastandrea

 

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