En adaptant le roman éponyme de Kurt Vonnegut, maître de la contre-culture américaine, paru à la fin des années 60 en pleine guerre du Vietnam, George Roy Hill (Butch Cassidy et le Kid, L’arnaque) raconte le parcours d’un ancien soldat américain survivant des bombardements de Dresde en 1945, témoin d’une humanité à la dérive, qui voyage entre un passé traumatisant, un présent inerte et un futur porteur d’espoir.
Au départ, on ne sait pas sur quel pied danser, puis on prend très vite le train en marche pour se concentrer sur l’essentiel: le personnage de Bill Pilgrim, grand dadais romantique et naïf, au sens Voltairien, avec lequel on va traverser sa vie, en la vivant intensément dans le passé, en la regardant passer tel un fantôme au présent et en se projetant dans un ailleurs dans le futur, dans les confins de l’imagination et de la culture qui sauvent de tout.
C’est tout ce que raconte Abattoir 5, dont le titre en soi constitue un repoussoir – qui a envie, à part quelques esprits pervers comme les nôtres, de voir un film baptisé ainsi? C’est une ambition intime que de donner à suivre le parcours de vie de ce Pilgrim aux allures d’odyssée – on ne s’appelle pas Pèlerin par hasard – que l’on voit aussi bien soldat pendant la Seconde Guerre mondiale, mari absent et père de famille éteint (que l’amour de ses proches ne peut raviver), puis spécimen de l’espèce humaine enlevé par des êtres qu’il ne voit pas sur une planète perdue dans l’espace, confortablement lové dans une bulle. Soit Tralfamadore, ce havre utopique d’espoir et de paix, où il se retrouve avec la femme de ses rêves, une actrice sur laquelle il avait flashé au drive-in. Une projection d’avant le virtuel qui n’existe pas, mais qui aide à supporter le réel. Le passé et le futur se vivent seuls avec encore une fois ce foutu travail de l’imagination (le passé qui coupe toutes les ailes et fait qu’on le ressasse comme un fardeau de Sisyphe, le futur qui aide, telle une illusion, à supporter tout ce qui s’est mal passé avant). Et au présent? Plus personne ne répond. C’est les années 60, Bill est déconnecté, décalé. Sa femme voue un culte aux apparences, sa fille ne sait pas comment lui dire je t’aime, son fils revient du Vietnam et son chien de devenir sa bouée de sauvetage dans un monde qui prend l’eau, qui, derrière l’American way of life policée et puritaine, continue de connaître la guerre ailleurs, de bousiller des vies, de générer des nouveaux traumas, de rappeler à de pauvres gens qui n’ont rien demandé à quel point leur vie ne vaut pas la peine d’être vécue…
Il fallait un cinéaste de la trempe de George Roy Hill pour faire circuler tout ça, donner à voyager dans le temps avec une telle habilité dans les effets de montage et raconter le désarroi profond et l’humour poli de Kurt Vonnegut, écrivain qui a connu tout ce que connait le Pellerin: soldat capturé par les Allemands, ayant connu le funeste bombardement de Dresde, l’un des plus meurtriers de l’histoire avec Hiroshima et Nagasaki et interné dans un ancien abattoir où il a vécu la destruction de la ville par les Alliés. Comment on se remet d’une telle épreuve, quand la vie n’a cessé d’être pute (sa mère s’est suicidée le jour de la fête des mères en 1944)? Comment on se réconcilie avec l’Humanité, les autres (qui nous rappellent que l’amour existe malgré tout) et avec soi-même? Il fallait être à la hauteur de tout ce qu’a connu Vonnegut et de sa façon de regarder la vie (qui déconne ou qui déchire), comment il réussit à trouver de la nuance et l’ambiguïté dans une époque belliciste où le salaud se trouve partout, y compris derrière le visage rassurant de l’Oncle Sam. Et nous faire entrer par le cinéma dans son univers en lambeaux, donnant à relativiser nos tracas futiles et nos coups de mou dérisoires tout en trouvant une résonance dans ce qui le dévaste. T.A.
24 mai 1972 en salle / 1h 44min / Comédie, Drame, Science fictionDe George Roy Hill Scn Stephen Geller Avec Sharon Gans, Sorrell Booke, Michael Sacks Titre original Slaughterhouse-Five Éditeur Carlotta Films Sortie vidéo 18 avril 2023 |

24 mai 1972 en salle / 1h 44min / Comédie, Drame, Science fiction