Ne faites pas trop vite le bilan des meilleurs films sortis dans nos salles en 2014 : il faudra attendre le dernier jour pour découvrir l’un des sommets de l’année cinéma, le si bien nommé A Most Violent Year où le réalisateur JC Chandor confirme sa place unique dans le jeune cinéma indépendant américain engoncé dans ses conventions. Si ce réalisateur-là se détache du tout-venant, c’est tout simplement parce qu’il ne fait rien comme les autres, chaque nouveau film prenant systématiquement le contre-pied du précédent, à l’image de son premier Margin Call (un casting de stars dans une tour) à l’opposé de son second All is Lost (Robert Redford seul en pleine mer).
JC Chandor a démarré dans le documentaire et la publicité. S’il a mis autant de temps avant de passer derrière une caméra, c’est parce qu’il a échoué à réaliser un projet de longue date. Lâché par les investisseurs moins d’une semaine avant le début du tournage, il a dû abandonner ledit projet, la mort dans l’âme. De cette tragédie, aucun jeune cinéaste ne pouvait a priori se remettre. D’autant que JC Chandor avait pris à l’époque de gros risques financiers. Il fallait une croyance et une persévérance inouïes pour rebondir après un pareil échec.
Alors qu’il était à deux doigts de tout abandonner, JC Chandor a tenté Margin Call. Par sa force de persuasion, il a convaincu un incroyable casting de faire partie de l’aventure. Très vite, Margin Call croule sous les panégyriques dans le monde entier et glane une nomination à l’Oscar du Meilleur scénario original en 2012. Tout y est très bien, urgent, vital, terrible.
All Is Lost, son second long métrage, tourné l’année suivante et présenté hors compétition au Festival de Cannes, assure toutes les promesses placées en son talent, traduisant à travers un argument simple et à travers son acteur (Robert Redford, prodigieux) toute la complexité du monde, du combat et de la perte de foi d’un homme abandonné, en quête de bonté dans un monde de requins. A Most Violent Year, lui, vient de recevoir le prix du meilleur film de l’année par la National Board of Review, une association formée en 1909 et composée de professeurs, étudiants et professionnels du cinéma, pour le côté «novateur et provocant de cette relecture du rêve américain». Bien joué.
En effet, le titre est trompeur et A Most Violent Year exploite habilement le contexte brûlant d’une époque où, entend-on à la radio, « un tueur en série décime des victimes dans New York« . La peur se lit sur tous les visages. Les crispations, aussi. Si la menace est bien réelle, elle nous renseigne avant tout sur l’état d’un monde sur le point de s’écrouler. Nous sommes dans les années 80, ces mêmes années 80 que nous célébrons plus de trente ans plus tard dans un marais doré de nostalgie; et pourtant, cela ressemble à l’enfer. En fait, nous l’avons oublié, comme plongés dans un brouillard d’amnésie. Merci donc à JC Chandor de nous rappeler l’angoisse de ces années-là, pas si roses et bien noires, où il fallait composer avec tout le mystère autour de nous.
A priori, sur le papier, A Most Violent Year n’a pas grand-chose à voir avec Margin Call et All is Lost, convoquant une part de l’inconscient collectif US et des archétypes des films de gangster, lorgnant du côté des polars de Sydney Lumet et Brian de Palma de la fin des années 70/ début des années 80. Dès les premiers plans, on aperçoit un Oscar Isaac relooké en Al Pacino de la grande époque, faisant son jogging sur les quais façon Sly dans une Big Apple glaciale.
Et pourtant… Dans les trois films de JC Chandor, la crise économique guette, met en péril la vie de chacun. Et après les requins de trader (Margin Call) et les requins dans l’eau (All is Lost), JC Chandor montre une nouvelle fois comment survivre parmi de nouveaux requins dans un environnement impitoyable. Comment rester droit, infaillible, face à des rivaux qui avancent masqués, face aux menaces pesant sur une famille et face à l’effondrement des valeurs ? Comment protéger son entreprise, ses employés, son business, sa femme, ses enfants, sa vie ?
En construisant un monde d’ombres et de lumière (on ne voit d’aussi beaux clairs-obscurs que chez James Gray), en s’appuyant sur le dilemme moral cornélien d’un honnête self-made-man (l’intégrité ou la corruption), en autopsiant les ravages du capitalisme sauvage et en réussisant d’incroyables micro-exploits comme filer les jetons dans une maison isolée en pleine nuit, le temps d’une course-poursuite ou lors du climax final, JC Chandor nous raconte un rêve américain en cendres et ses derniers rescapés.
Cette fable majeure se révèle rigoureuse dans son écriture, magistrale dans sa mise en scène, éblouissante dans son interprétation. Le cinéaste définitivement surdoué aborde le second amendement, la conséquence des actes, l’importance de l’atavisme, la nécessité de construire son chemin seul, d’affronter le monde, de se surpasser pour atteindre son objectif. Sans démonstration. Avec une calme détermination, une foi inextinguible, un art de la rhétorique, un sens de l’épure qui rendent A Most Violent Year exceptionnel.

