Après History of Violence (2005) et Les promesses de l’ombre (2007), Cronenberg revient vers la dissertation psychanalytique et la reconstitution d’une époque, déjà à l’épreuve dans Spider (2002). A l’écran, ça se traduit par le refus de la surenchère et des effets spectaculaires. Le cinéaste adapte de manière presque illustrative une pièce de Christopher Hampton (également scénariste) qui renvoie incidemment à ses premières expérimentations pseudo-modernistes. Ce n’est pas un hasard si on pense beaucoup à Stereo, son premier long métrage, réalisé quarante ans plus tôt, avec lequel A Dangerous Method partage l’hypothèse que l’homme ne change pas, en dépit des apparences. On peut également y voir l’illustration d’une thèse de Bergson : la pensée demeure incommensurable avec le langage, parce qu’on échoue à traduire ce que l’âme ressent. A l’époque, ce sujet était propice aux débordements dans un univers déterminé : les personnages étaient soumis à des expériences comme des rats de laboratoire et la principale attraction consistait à contredire les théories d’un professeur spécialisé dans les réactions neurochimiques du cerveau. Aujourd’hui, ça devient une réflexion sur la loi et la pulsion à travers l’affrontement entre le disciple Carl Jung (Michael Fassbender) et le maître Sigmund Freud (Viggo Mortensen) autour du cas d’hystérie d’une femme, Sabina Spielrein (Keira Knightley). L’un incarne le cœur, l’autre la raison.
De Stereo à A Dangerous Method, le traitement est aussi cérébral, didactique et théorique, parcouru par une légère tension érotique. Cronenberg ne laisse rien passer, avec l’érudition et l’arrogance du bon universitaire qu’il a été. Compte tenu de l’époque, les personnages sont socialement corsetés, presque robotisés, mais, à bien réfléchir, ils l’étaient déjà dans ses précédents films. Les comédiens semblent trop bien comprendre là où il veut en venir et ne cherchent pas à se surpasser, sauf peut-être Keira Knightley, qui malheureusement en fait beaucoup trop et ce dès la première scène, hystérique en mode Actor’s Studio. C’est limite si elle ne reprend pas les tics de Ralph Fiennes dans Spider, en s’abîmant dans la performance ostentatoire. Son regard fixe et sa démarche hésitante aimeraient traduire un trouble fiévreux et des dérèglements intenses. Au lieu de ça, on a droit à de douloureuses gesticulations. Finalement, dans le casting, c’est Michael Fassbender qui tire son épingle du jeu. Il incarne au mieux l’essence du héros Cronenbergien : froid en apparence, tourmenté en dedans. Lui seul apporte le degré de conviction et le trouble nécessaire pour donner un peu de relief à cet exercice de style qui ressemble à une version de Crash tout public, expurgée de ses scènes les plus chaudes.

