George Miller travaillait depuis une vingtaine d’années sur l’adaptation de la nouvelle d’A.S. Byatt, jusqu’à ce qu’il trouve opportun de le finaliser entre Mad Max: Fury road et Furiosa. Le projet représentait un changement bienvenu par rapport à l’univers de Mad Max, tout en restant dans un domaine qui lui va bien (et qu’on peut rapprocher aussi bien des Sorcières d’Eastwick que de Babe). On peut penser qu’il a trouvé dans cette série d’histoires une façon de déclarer son attachement aux mythes et à leur nécessité tout en réalisant son «conte des contes» définitif, qui contiendrait à la fois sa substance et son commentaire. Il est intéressant de noter que le personnage principal, joué par Tilda Swinton, s’appelle Alithea, qui veut dire vérité en grec, et qui se traduit littéralement par «sans oubli». Parménide pensait que la recherche de la vérité (ou de la connaissance, ce qui revient au même) n’aboutissait pas à une acquisition, mais plutôt à la récupération de quelque chose qui avait été oublié. Quoiqu’il en soit, cette dimension mémorielle s’applique de différentes façons à 3000 ans à t’attendre, ne serait-ce que par ses airs de déjà vu (on pense aux Mille et une nuits ou au Voleur de Bagdad), même si Miller et sa co-scénariste Augusta Gore (sa fille) ont pris soin de renouveler les apparences autant que possible.
Alithea Binnie, donc, est une conférencière spécialiste de la narratologie qui sillonne le monde pour expliquer pourquoi les mythes servent à faire accepter ce que la raison ne peut pas expliquer. En même temps, elle n’est pas loin de suggérer que la science, avec ses réponses, est en passe de rendre les mythes inutiles. Il y a une certaine ironie à l’entendre parler de façon aussi didactique d’un mode d’expression qu’elle-même définit comme étant aux antipodes de la rationalité. Mais, dans la bouche de Tilda Swinton, ça passe, d’autant que l’histoire montrera qu’il reste encore des domaines où la raison est sans réponses. Sans compter que son personnage apporte la possibilité d’une dimension nouvelle dans ce genre d’exercice, à savoir l’explication de texte avant même le texte. Un jour, après avoir acheté sur un marché oriental un flacon pour compléter sa collection, Alithea délivre un djinn qui était contenu dedans depuis 3000 ans. Il apparaît sous la forme d’Idris Elba, qui a besoin d’accorder à sa libératrice la réalisation de trois vœux pour être définitivement affranchi. Comme elle connaît tous les pièges de ce genre de proposition, elle refuse, incitant le djinn à lui raconter ses vies antérieures et les raisons de ses captivités successives. Le film navigue alors entre plusieurs univers et fait habilement le lien avec l’époque contemporaine. C’est l’occasion de visiter le royaume de Salomon, puis l’empire ottoman avant d’arriver au XIXe siècle pour suivre le parcours libératoire de la femme d’un négociant.
À force, Alithea se prend au jeu et laisse échapper des réactions spontanées qui peuvent révéler à elle-même ce que souhaite sa personnalité profonde, derrière l’apparence confortable de la conférencière installée. C’est donc à la fois un récit initiatique doublé d’une romance que les deux interprètes principaux contribuent largement à rendre attachants, tandis que Miller a le bon goût de ne pas asséner trop lourdement les leçons à tirer des histoires. Le problème vient du traitement visuel qui, à cause du Covid, a obligé la production à recourir massivement aux effets numériques, presque tout l’univers non contemporain étant tourné sur écrans verts. A côté, on mesure toute la différence avec les effets réels de Mad Max: Fury road. Résultat, à part quelques séquences réellement exaltantes, le film n’imprime pas comme il devrait. Malgré toutes ses bonnes intentions, ironiquement, il s’oublie assez vite. G.D.
24 août 2022 en salle / 1h 48min / Romance, Fantastique, DrameDe George Miller Par George Miller, A.S. Byatt Avec Idris Elba, Tilda Swinton, Aamito Lagum Titre original Three Thousand Years of Longing |

24 août 2022 en salle / 1h 48min / Romance, Fantastique, Drame