En adaptant le récit autobiographique de Aron Ralston (un alpiniste dont le bras a été bloqué par un immense rocher), Danny Boyle confirme son appétence pour les projets invendables. Vu le succès surprise de son précédent film, il faut croire que ça lui réussit. 127 heures est un survival immobile et haletant, qui risque d’être comparé à Buried, pour l’exploitation habile de la claustrophobie, l’auto-persuasion du spectateur et la réflexion habile sur la communication. Pourtant, il ne joue pas tellement la carte du thriller ludique de petit malin et préfère proposer une vraie réflexion sur l’homme perdu dans une nature indomptable. Cette expérience de la solitude aurait facilement pu devenir le trip arty de Boyle, une sorte de Gerry pour les ados d’aujourd’hui, une tentative auteurisante après Slumdog Millionaire, où l’on ne verrait rien à l’écran, si ce n’est un jeune homme perdant un bout de soi dans les tréfonds de l’enfer pour se responsabiliser. Heureusement, 127 heures est plus accessible qu’une dérive programmatique, fréquente différents genres pour capter des états émotionnels avec une multiplicité des régimes d’images, une utilisation des couleurs au bord de l’irréel et des mouvements de caméra déformant les perspectives.
Visuellement, le résultat est complexe, halluciné comme hallucinant (mélange de caméras traditionnels à pellicule, de caméras numériques et d’appareils photos). Non sans ironie, chaque effet tarabiscoté semble justifié par le paradoxe d’une technologie sophistiquée mais inadaptée aux besoins. Ce post-adolescent fêtard possède toutes les ressources modernes pour survivre en milieu hostile. Mais, très vite, la seule solution qui s’impose à lui, c’est de se mutiler. Pour retarder l’échéance et conjurer la tragédie, il fantasme des évasions sous la pluie, admire un corbeau, pense aux moments les plus gais et les plus tristes de son histoire d’amour avortée, regarde des vidéos, pense à la soirée qu’il manque et à ceux qui lui manquent. Certains ne pourront s’empêcher de baver sur l’esbroufe clippesque/pubbesque du cinéaste anglais – un défaut que l’on pouvait à la rigueur reprocher à Slumdog Millionaire. Pourtant, ici, la forme est totalement dévouée au sujet : une poignante histoire de survie (ne pas mourir ici, maintenant, pour ne pas décevoir l’enfant qu’il a été et l’adulte qu’il aimerait connaître) qui donne à réfléchir sur l’image et le souvenir qu’on laisse aux autres. On est même sincèrement ému lorsque, au fond de sa solitude, Aron prononce ses adieux à sa famille en parlant face à une caméra qui n’a presque plus de batteries. Ces moments-là, on les doit à James Franco, enfin débarrassé de son image de play-boy insipide depuis Milk (Gus Van Sant, 2008). Sur ce coup, l’acteur réussit un sacré tour de force : traduire avec son visage l’énergie qui quitte son corps.

