Parfois, en farfouillant dans les zones obscures de la plateforme Netflix, il est possible de tomber sur des objets qui-font-peur et qui sont réellement étonnants, comme la série Copenhagen Cowboy de Nicolas Winding Refn. Dernière découverte: 10 Dollar Death Trip – Inside the Fentanyl Crisis de Dominic Streeter, documentaire de 52 minutes dévoilant les ravages provoqués par le fentanyl à Vancouver. Un analgésique 50 fois plus puissant que l’héroïne et 100 fois plus que la morphine. Son surdosage, possible même avec de très petites doses, provoque la mort.
Pour peu que vous soyez accro aux infos, vous avez sans doute vaguement entendu parler du fentanyl, ce mal qui sévit outre-Atlantique, plus marginal en Europe. Sachez qu’en 2022, les autorités américaines ont saisi plus de cet analgésique qu’il n’en faut pour tuer toute la population US. Ce ne sont pas nos chaines d’info qui le vocifèrent, mais l’Agence américaine anti-drogue (DEA). Plus précisément, la DEA a indiqué avoir saisi 50,6 millions de faux comprimés de médicaments délivrés sur ordonnance contenant du fentanyl et 4,5 tonnes de poudre de fentanyl pendant l’année. Soit l’équivalent de plus de 379 millions de doses potentiellement mortelles. Le fentanyl, qui n’était à l’origine que d’une petite partie des décès par overdose il y a dix ans, est désormais la menace la plus meurtrière en matière de drogues dans le pays.
Cet opiacé artificiel hautement addictif, fabriqué au Mexique avec des produits chimiques en grande partie venus de Chine, se révèle en réalité 50 fois plus puissant que l’héroïne. Seulement deux milligrammes de fentanyl, la petite quantité qui tient sur la pointe d’un crayon, sont considérés comme une dose potentiellement mortelle. Bon marché et relativement facile à fabriquer, il a supplanté absolument tous les opiacés sur ordonnance et l’héroïne sur le marché illégal des drogues. Si puissant que la différence entre vivre ou mourir tient à moins d’un gramme et si petit qu’il peut être envoyé par la poste. Une fois le constat cliniquement posé, que faire de ces gens ayant succombé à cette drogue qui brise les vies? Aller à la rencontre, prendre sa caméra comme une arme, raconter ce qu’il y a derrière les statistiques, en l’occurrence à Vancouver, ville qui, loin des beaux quartiers, possède sa part sombre, des zones abandonnées, où la pauvreté, la consommation de drogues dures et la criminalité sont de vrais fléaux. Faire témoigner celui qui a plongé dedans (« C’est comme si un truc venait lentement extirper ta force. Ton champ de vision rétrécit. Et tout autour, c’est l’obscurité totale. Le champ se rétrécit puis se ferme. Et c’est fait t’es mort », assure dès l’intro un addict) ou celui qui vend (la conversation est hallucinante!), qui refile le fentanyl à « 100-150 personnes par jour » et en vend au documentariste « dix dollars le sachet ». Tous à visage découvert.
Le documentariste Dominic Streeter, qui aurait pu jouer la carte de la simple contemplation no comment, plus éloquente que bien des chiffres comme dans l’impressionnant Streets of Philadelphia, Kensington Avenue, n’élit pas non plus un territoire didactique. Ce qui l’intéresse réside tout simplement dans l’humain, la trajectoire des vies qui se brisent. Non pas pour donner dans le jugement moralisateur, pour arracher des larmes compatissantes à celles et ceux qui regardent, le cul posé dans leur canapé devant Netflix (la plateforme recèle des objets parfois très curieux) ou pour juste nous dire in fine que la drogue, c’est vraiment pas bien (merci…). Mais, simplement, pour comprendre, autant par empathie que par volonté de dire les choses directement, crument, quitte à tout dire, quitte à heurter: qui vend et pourquoi? Qui accepte? Qui tombe dedans, et comment? Qui s’en remet? Qui s’en remet pas? Autant de réponses apportées, franches du collier, où personne ne détourne du regard. D’autant que, accrochez-vous, le pire du pire est en route. Accro aux infos, vous avez aussi entendu parler de la «tranq dope», mélange de tranquillisant pour animaux, la xylazine, connu dans la rue sous le nom de «tranq» (pour tranquillisant) ou encore drogue du zombie, désormais utilisé pour gonfler les doses de fentanyl. Rendant l’addiction encore plus dévastatrice.
Ç’aurait pu être un mondo sensationnaliste, c’est bel et bien un documentaire à la fois flippant – parce qu’il nous concerne tous et rend une dignité à des hommes et des femmes ostracisés par la société, dans les limbes de leurs vies – et indispensable – par sa réalité plus forte que n’importe quelle fiction, il dépasse en horreur, et sans complaisance, avec un réel pouvoir dissuasif, n’importe quelle DarrenAronofskonnerie. T.A.