Comtesse Hachisch, de réalisateur et d’acteurs inconnus, tourné dans les années 30, est une sorte de Graal cinéphilique que certains chanceux ont pu découvrir lors de très rares projections – ceux qui l’ont vu en 2006 lors de la soirée Nuit Excentrique à la Cinémathèque s’en souviennent encore! Frédéric Thibaut, indispensable programmateur de la Cinémathèque de Toulouse et ami du Chaos pour la vie, nous explique les origines de ce chef-d’œuvre maudit.
Aujourd’hui, chaque projection de Comtesse Haschich laisse le public bouche-bée. Il semblerait que la première projection publique eut lieu le 18 février 2006 lors de la deuxième Nuit Excentrique à la Cinémathèque Française. Résultat: la réputation du film s’est répandue comme une trainée de poudre. Tiré des limbes, ce redoutable OVNI de cinéma allait, en quelques représentations, bâtir sa propre petite légende, entourée comme il se doit d’épaisses énigmes. La chose a été retrouvée dans les archives de la Cinémathèque Française, très probablement au début des années 90 et définitivement sauvegardé après un nouveau tirage sur pellicule en 1993. Au départ quelque boîtes de pellicules nitrate (support inflammable abandonné à cause de sa dangerosité au début des années cinquante) et un titre arbitraire sur ces mêmes boîtes de film; Comtesse Haschich nommé ainsi d’après l’un des personnages du film, comme on l’apprendra plus tard. Inutile de préciser qu’un tel titre a dû aviver la curiosité de l’archiviste. Curiosité encore plus exaltée lorsque ce dernier a réellement découvert le film sur une table de visionnement. Aucun générique de début et de fin, aucun nom de réalisateur ou de producteur, aucun copyright pour un film situé par-delà le bien et le mal avec des acteurs rigoureusement inconnus.
Dans ce cas-là, à moins d’un coup de bol, il est extrêmement difficile, voire impossible d’identifier correctement le film. Les seuls indices sont donc à l’image. Ce dont on est sûr, c’est que Comtesse Haschich a été tourné entre Nice et Antibes environ au milieu des années trente. Il s’agit d’un film tourné en décor naturel, une chose assez rare l’époque et qui dénote par conséquent d’une certaine et évidente maîtrise technique. À ce stade, c’est tout ce que l’on apprendra et c’est tant mieux! Pour une fois qu’un long métrage garde ses mystères, savourons le moment. Ensuite, il y a le film lui-même. À la tête de sa goélette Lili, le capitaine Mario «Droit-Devant» se retrouve impliqué dans un trafic de marijuana mené par une aristocrate nommée La Comtesse Haschich. Un film sur les ravages de la drogue donc, dont l’intention préventive est inversement proportionnelle à sa capacité à provoquer l’effarement.
Comtesse Haschich, c’est une sorte de pendant hexagonal au mythique Reefer Madness (Louis J. Gasnier, USA, 1936) mis en scène par un Ed Wood français. Peut-être, un riche particulier qui, pris de passion pour le 7ᵉ art, décida d’apporter sa pierre à l’histoire du cinéma. À moins que ce ne soit un margoulin de première qui, par appât du gain, se lança dans la fabrication d’un produit de cinéma facilement exploitable. Que ce soit l’un ou l’autre ou les deux à la fois, qu’importe! Comtesse Haschich est et demeure une sidérante œuvre d’art brut. Un de ses films qui défie l’analyse, la critique et les avis. Comtesse Haschich n’est ni bon, ni mauvais, il est simplement autre. L’impression à chaque projection de se retrouver propulsé dans une dimension parallèle où le cinéma ne serait pas régi par les règles qu’on lui connaît. Pourquoi le capitaine Droit-Devant ne regarde-t-il jamais en face ses interlocuteurs, et ce, pendant toute la durée du métrage? Pourquoi lors d’une arrivée en Grèce, pénètre-t-on dans un port français? Pourquoi traiter l’un des personnages de «Carnaval toi-même!»? Pourquoi… pourquoi… pourquoi…?
Le clou est enfoncé lors de l’incompréhensible poursuite finale entre le Lili et les douaniers. La séquence, fatras de faux raccords, d’aberrations scénaristiques et de stock-shots, demeure un sommet rarement atteint. Du moins on ne l’espère pas. De son côté, l’équipage n’est composé que de quatre vaillants marins – avouez que pour une goélette, c’est un peu léger – aux talents de comédien extrêmement limité (ce qui paradoxalement servira l’étrangeté du film). Il y a là un Chinois, un vieux à la barbe blanche, un noir «affectueusement» nommé Bamboula et un arabe «tendrement» appelé Mohammed. Des relents de cette bonne vieille France colonialiste au sein d’un océan d’étrangeté. Un équipage à l’humeur tellement changeante (à un moment au bord de la mutinerie et l’instant d’après en adoration devant son commandant) que l’on est en droit de se demander si Comtesse Haschich n’est tout simplement pas une œuvre inachevée. Une ruine du passé monté en dépit du bon sens et remisé sur des étagères pour avoir voulu élever inconsciemment l’absurdité au rang d’art. F.T.
