Avec L’ami de la famille, Paolo Sorrentino, remarqué dans l’Hexagone avec Les conséquences de l’amour, a signé un plaisir coupable incontrôlable, presque punk, dont le réjouissant mauvais goût est d’ores et déjà conspué par tout plein d’ayatollahs de la critique bien pensants. Rencontre avec le cinéaste transalpin.
Est-ce qu’après Les conséquences de l’amour, vous aviez envie d’expérimenter ou d’aller vers l’abstraction formelle ?
Totalement. J’avais dès le départ l’envie de faire un film qui n’ait pas de contraintes où je puisse bénéficier d’une totale liberté. Comme Les conséquences de l’amour avaient fort bien marché en Italie, j’avais «l’autorisation» de faire le film que je souhaitais sans qu’on vienne m’imposer des règles. De toute façon, que ce soit sur ce film-ci ou sur les autres, le producteur n’intervient jamais. La différence, c’est qu’avec mes deux premiers films, j’ai fait l’écolier qui fait bien ses devoirs alors que pour L’ami de la famille, je me suis présenté comme un étudiant qui va passer un examen à la fac, qui n’a pas révisé mais se base sur sa propre intelligence.
Comment se fait-il que lorsqu’on repense au film on soit plus capable d’en extraire des images fortes que de résumer toutes les ramifications de l’intrigue ?
Si c’est le cas, l’objectif est atteint. L’histoire est somme toute classique. Je voulais qu’elle ne soit qu’un prétexte pour fabriquer des images. Quand je vous parlais de liberté totale, cela concernait essentiellement la possibilité de réaliser ces images-là.
Le premier plan avec la bonne sœur en train de hurler est très marquant.
J’écris toujours mes scénarios en écoutant de la musique. Et c’est la musique qui m’évoque toujours des images obscures. Cette scène-là m’est venue d’emblée. Comme les gens s’attendaient à voir un personnage d’usurier, je trouvais amusant et intrigant de commencer par un gros plan sur une bonne sœur.
La bande-son crée un décalage avec ce qu’on voit à l’écran.
Au cinéma, la musique qui explique l’image m’énerve de plus en plus. Je trouve ça un peu démodé. Personnellement, je préfère jouer sur ce contraste entre l’image et la musique pour mettre le spectateur en difficulté. Ce qu’il regarde ne correspond pas à ce qu’il écoute.
Quel genre de musique avez-vous écouté pendant l’écriture du scénario ?
Toute celle que l’on entend dans le film, sans exception. Actuellement, je suis partagé entre la dance, la techno et le punk. J’ai beaucoup écouté du Antony and the Johnsons pendant que j’écrivais le scénario mais en ce moment, je pense un peu en avoir fait le tour.
Le style est à la fois cynique et grotesque. On pense à un mélange entre les frères Coen et Fellini. Vous revendiquez ?
Totalement. Outre les frères Coen et Fellini, j’ajouterais bien entendu tout un pan de la comédie italienne, notamment Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola.
Pour rebondir sur la comédie italienne, y avait-il une volonté de la remixer pour la faire renaître de ses cendres ?
Bien sûr mais ce qui me plaît dans la comédie italienne, c’est que les personnages sont très méchants. Ils sont très négatifs mais malgré ça, ils parviennent à nous faire rire. Aujourd’hui, la difficulté réside là: les personnages de la comédie italienne des années 60 ont des enfants. Ces enfants sont là et ils sont pires. Faire rire avec les pires n’a rien d’aisé.
Quel degré d’empathie doit-on avoir avec le protagoniste ?
Je ne peux pas répondre à votre question. Pour écrire un personnage et le mettre en scène, je dois l’aimer. Le personnage que vous pouvez trouver antipathique m’est très cher. Je ne peux pas écrire sur quelqu’un que je détesterais.
Vous avez une vraie prédilection pour les personnages solitaires et pas très sympathiques au premier abord, non ?
J’adore les personnages exclus de la société et qui font tout pour en faire partie. Ils doivent lutter et en luttant, ils se remplissent. Ces personnages créent des dynamiques dans l’écriture et c’est ce que j’aime raconter. Si on y réfléchit bien, c’est un peu ce que nous faisons tous: on essaye d’entrer quelque part dont on est exclus.
Comment est perçu votre cinéma en Italie ?
Il y a l’auteur italien Alberto Arbasino qui dit que dans son pays quoi que l’on fasse, au niveau de l’art (musicien, réalisateur, comédien), il y a trois étapes à franchir: d’abord, vous êtes une promesse; ensuite, vous devenez un connard qui n’a pas changé; et finalement, vous êtes un vieux vénérable. Actuellement, j’appartiens à la seconde catégorie.
Peut-on parler d’une renaissance du cinéma Italien ?
Si on revient dix ou quinze ans en arrière, il est incontestable qu’il y a une vraie renaissance. Mais le souci en Italie est de faire des films. Ceux qui gouvernent se contrefoutent de l’état actuel du cinéma italien. C’est ce qu’il y a de plus déprimant: on possède un vrai potentiel qui n’a pas de solution.
Est-ce qu’il y a eu une évolution suite à l’élection de Romano Prodi l’année dernière ?
J’aurais aimé mais que ce soit de gauche ou de droite, ils ont le même point de vue sur la situation actuelle.
Vous avez pensé à vous exiler ?
Oui mais pas nécessairement par choix. Si ça continue comme ça, je ne pourrais continuer longtemps. Non pas que je sois fasciné par Hollywood, la France ou l’Allemagne mais on ressent véritablement une atmosphère suspecte voire hostile.
Est-ce qu’il existe une entraide entre les réalisateurs italiens ?
Figurez-vous que depuis deux mois je vois d’autres cinéastes italiens toutes les semaines. On signe des documents mais vu le peu d’impact, on peut craindre la fuite. D’ailleurs, c’est un débat très actuel en Italie: on assiste à une fuite des cerveaux. Les prix Nobel et les jeunes scientifiques partent tous à l’étranger pour travailler. Ce mouvement risque de s’étendre sur toute la culture si ça continue. Gabriele Muccino, le réalisateur de Juste un baiser, a déjà commencé en réalisant à l’étranger A la recherche du bonheur, avec Will Smith.
