Il s’est bien passé quelque chose d’unique ce samedi 3 octobre avec la diffusion en direct de The Third Day: Autumn et les secrets de cette expérience contrariée par la pandémie, à en croire les principaux instigateurs, ont été bien gardés jusqu’au dernier moment.
On rappelle brièvement la déflagration qui a eu lieu ce samedi 3 octobre: les acteurs (Jude Law, Katherine Waterston, les membres de la compagnie de théâtre Punchdrunk, Florence Welch de Florence and The Machine) ont tourné sur l’île d’Osea dans l’est de l’Angleterre ce jour-là pendant douze heures un épisode spécial pour la série The Third Day, se déroulant en automne et séparant les premiers épisodes (l’été avec Jude Law) des trois suivants (l’hiver avec Naomi Harris). Etaient ainsi retransmises en direct sur la page Facebook d’OCSTV, une première partie (5h22) et une seconde (6h32), soit 12 heures d’expérience inoubliable auxquelles on ne cesse de tresser des lauriers depuis son visionnage. Après le choc, vient l’envie d’en savoir plus sur la genèse et les conditions de tournage.
Nos confrères d’Indiewire ont interrogé les instigateurs de ce ravissement. En réalité, le concept immersif de cet épisode très spécial fut envisagé avant même que la série prenne forme. C’est Felix Barrett, le directeur artistique de Punchdrunk, compagnie derrière des projets de théâtre immersifs tels que Sleep No More, une adaptation primée de Macbeth, et Believe Your Eyes, qui a soufflé l’idée, se demandant comment il était possible de filmer le théâtre de façon novatrice. C’était il y a 7 ans. Il en parle à Jude Law, qu’il connait depuis l’école et qui est devenu fan de Punchdrunk et lui présente un concept cross-media qui fusionnerait narration cinématographique et théâtre immersif. Jude Law donne son go et Felix Barrett évoque le projet au créateur Dennis Kelly, à qui l’on doit la série Utopia. Ensemble, ils développent les personnages et l’histoire de ce qui deviendra The Third Day. Avant de trouver le lieu: l’île d’Osea. Ils travaillent d’abord sur cet épisode immersif comme une expérience à part, sensée raconter le déroulement d’un festival de musique d’Osea (on est loin de la série en soi et de son trip à la Midsommar). A l’origine, il s’agissait de raconter comment 10.000 spectateurs s’y donnaient rendez-vous et visitaient l’île tout seuls comme des grands, avec des séquences musicales en direct – il se trouve d’ailleurs, précise Indiewire, que HBO a en fait créé un événement similaire pour la série Westworld au festival SXSW 2018.
Seulement, la pandémie du Covid-19 se répand partout dans le monde et il devient impossible de rassembler plus de 10.000 personnes sur une île, au risque de provoquer un cluster géant. Felix Barrett et Dennis Kelly abandonnent l’idée de cet épisode automnal avec autant de figurants. De concert, ils changent de braquet scénaristique et demandent à ce que la série, initialement prévue pour être diffusée début 2020, soit reportée: «On a changé l’enjeu de cet épisode en live qui devait au départ être indépendant à la série, révèle Felix Barrett, toujours à Indiewire. Soit raconter comment la communauté de l’île décide cette année-là de ne pas faire le festival ouvert au public. Ainsi, les habitants ont décidé de bloquer la chaussée et de refuser l’arrivée d’étrangers. Ainsi, ils organisent différemment leur petit festival insulaire selon leurs propres traditions. Et au lieu d’un public de 10.000 spectateurs en direct, nous installerons une caméra là-bas pour un filmage en Steadicam en continu. Ainsi, cela devient comme un œil extérieur, comme une ethnographie, observant cette communauté lors de ses jours les plus sacrés» explique-t-il.
C’est alors que le réalisateur Mark Munden, qui a signé les trois premiers épisodes de la série, ajoute son grain de sel, envisageant l’expérience comme «une installation de 12 heures»: «J’ai émis l’idée que nous pourrions simplement regarder la marée monter pendant une heure et demie, ou nous pourrions regarder l’un de nos acteurs attendre quelque chose, des choses comme ça. Nous avions cette formidable opportunité de faire des choses que l’on ne pourrait jamais faire à la télévision en raison de la durée» citant comme exemple le cinéma contemplatif. Surtout, il renvoie au phénomène de la «slow télé», panégyrique de la contemplation inscrit dans une tendance globale (« slow food », « slow travel », « slow love« …) popularisé en 2009 par la chaîne Norvégienne NRK (elle avait attiré 1,2 million de spectateurs en diffusant un voyage en train de 7 heures) ou encore par le succès de Tokyo Reverse, longue balade à reculons de neuf heures dans la capitale japonaise, qui a même été diffusé sur France 4 entre le 31 mars et le 1er avril 2014. Rien de ridicule dans le succès de ces formats refusant le commentaire paraphrasant et l’agression de la télévision. On peut même constater qu’il ne s’agit pas là d’un phénomène nouveau: Andy Warhol avait bien filmé les six heures de sommeil du poète John Giorno dans Sleep en 1963. On pourrait aussi bien citer les films de James Benning, qui dans Ten Skies (2004) filmait de longs plans de ciels pendant deux heures. Soit le plaisir de trouver infiniment plus de satisfaction ici que dans n’importe quel épisode de télé-réalité overdosé de pubs abrutissantes, de clashs idiots et de vacuité existentielle.
Outre la dimension immersive, il fallait pour Barrett que l’utilisation d’une prise de vue en direct et ininterrompue aide à «brouiller les frontières entre ce qui est réel et ce qui est fictif», voulant que le spectateur fasse une recherche sur cette île sur Google et réalise que 80% du folklore, montré dans cet épisode automnal, est réel, que les légendes sont nombreuses etc. Immersif donc et interactif aussi. Pour Jude Law, le challenge était puissant: «Avant, il s’agissait d’un événement avec des milliers de personnes, c’est devenu un événement de 12 heures où Dieu sait combien de personnes vous regardent derrière la caméra» confie-t-il à Indiewire. Et pas le droit à l’erreur! Une telle épreuve fait sens dans la continuité de la série, c’est juste un format qui lui donne une dimension supplémentaire hallucinée et hallucinante, tout en devant composer avec la menace épidémique, les raccords, les profondeurs de champ… réalise-t-on seulement l’exploit? Il s’agit alors de marquer de façon sublime et monstrueuse une rupture entre l’épisode 3 (qui marque la fin de l’été) et l’épisode 4 (qui marque le début de l’hiver), avant que l’équipe ne change radicalement: à partir de l’épisode 4, ce n’est plus le même réalisateur aux commandes (Philippa Lowthorpe, à la place de Mark Munden) ni la même équipe technique. Et le personnage de Naomi Harris débarque avec ses enfants. Et avec son lot de mystères, assurément.

