« Coma » de Bertrand Bonello: poétique, politique, fantastique, mutant, un conte moderne qui ne ressemble à aucun autre

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Coma de Bertrand Bonello est une œuvre qui ne ressemble à aucune autre. Fabriquée dans le sens le plus noble, artisanal et artistique du terme, elle reste de bout en bout imprévisible. 

Coma plonge le spectateur dans la psyché d’une jeune fille, confinée dans sa chambre, et qui n’appréhende le monde qu’à travers les écrans. Elle navigue de fenêtre en fenêtre, de média en média, guidée par une mystérieuse YouTubeuse.

L’influenceuse Patricia Coma nous parle d’un monde qui est le nôtre et que nul n’a jamais vu, ni même envisagé ainsi. Voici le conte moderne de Bertrand Bonello, la lettre à multiples dimensions d’un père, adressée à sa fille. De quoi s’agit-il? De tout ce qui nous traverse dont nous ne voyons rien, que nous n’entendons pas, mais qui pourtant ne cesse de nous façonner, sans doute. L’esprit aux aguets, Bonello construit un territoire où tout ce qui demeure habituellement supposé de nos vies, s’incarne tout à coup, les forêts secrètes en nuit américaine, pleines d’effroi et de cris glaçants; les pensées inavouables et triviales des poupées Barbie. Le cinéaste grand lecteur, à l’affût d’une érudition qui apporte et nourrit, livre une œuvre qui n’esquive surtout rien des visions prodigieuses d’une planète qui s’offrent à celles et ceux qui n’ont pas vingt ans.

Loin de chercher à cajoler ou à rassurer, Bonello arme plutôt la jeunesse sans expérience qu’il pressent pleine de légitimes et vertigineuses interrogations. Il ne s’agit pas là de prôner une violence, quelle qu’elle soit, mais plutôt de proposer, en contraste, à la barbarie de notre monde actuel; la douceur intelligente, la plus tenace, la plus lucide possible, donc invincible. Coma est un véritable défi dont Bonello traite toutes les strates afin que cette jeunesse qui hante son cinéma ne soit jamais perdue. Avec une générosité parfois ténébreuse, le réalisateur pousse son héroïne-adolescente à ouvrir ses sens à tout ce qui l’entoure et qui semble ainsi réinventé. Des poupées Barbie névrotiques adressent sans cesse des messages scandaleux dans leurs décors de pacotille. Des bois métalliques libèrent des esprits véritablement dangereux. Des blogs menés par une youtubeuse toute en sûreté finalement détraquée, laissent aller leur mélancolie adulte, celle qui avoue sans ambages ne pas tout savoir. Tout cela dans le seul but de, non pas d’effrayer, ou de rebuter, mais, bien au contraire, faire ressentir, comprendre, aux jeunes filles bientôt jeunes femmes, qu’elles peuvent tout, pour peu qu’elles se décident à quitter leurs chambres filmées furtivement par Bonello comme un univers de dessin animé, dimension volontairement devenue factice.

Coma est une œuvre qui ne ressemble à aucune autre. Fabriquée dans le sens le plus noble, artisanal et artistique du terme, elle reste de bout en bout imprévisible. Elle mute et offre de nombreuses sensations, celle de la langueur du phrasé de l’adolescente pas encore sûre de pouvoir parler haut et fort, celle de la blogueuse toujours très physiquement définie (l’élégance vestimentaire, l’une des marques du cinéma de Bonello), et qui, face caméra, prononce des mots qui étonnent, font peur, et même amusent! (la comédienne Julia Faure en prêtresse à la voix aussi affectueusement maquillée que ses yeux). Visuellement, Coma est un kaléidoscope sensuel où s’entrechoquent des séquences qui parlent de vie risquée, alors que les voix humaines du film viennent en amies chuchoter des mots déstabilisants à vos oreilles. Tout y est poétique, politique, écologique, fantastique, mutant, paradoxalement ouvert et résolu. V.A.

16 novembre 2022 en salle / 1h 20min / Drame
De Bertrand Bonello
Par Bertrand Bonello
Avec Julia Faure, Louise Labeque, Laetitia Casta

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