[CHUNGKING EXPRESS] Wong Kar-wai, 1995

Depuis qu’il fait du cinéma, Wong Kar-Wai aime distordre le temps, user de ralentis et d’accélérés, bouleverser les conventions. Mais il est tellement perfectionniste que cela lui a causé des torts. Par exemple, il a mis cinq ans pour réaliser son 2046, film-somme hanté par les madeleines de Proust sur les ravages du temps. Paradoxalement, il n’est jamais aussi doué que lorsqu’il tourne dans l’urgence. Chungking Express a été tourné et monté en seulement trois mois pendant le tournage d’un autre film (Les cendres du temps), avec un scénario écrit au jour le jour, une caméra à l’épaule en pleine nuit, sans autorisation, dans le quartier de Tsim Sha Tsui où le cinéaste a passé son enfance. C’est son chef-d’œuvre.

PAR ROMAIN LE VERN

Les deux histoires croisées de Chungking Express continuent de hanter, sans date de péremption. A raison. Il ne passe pas une année sans que Quentin Tarantino n’en parle. Pour lui, ce fut une révélation inoubliable, à tel point qu’il l’a distribué aux États-Unis grâce à sa société Rolling Thunder. Pour nous, aussi. A l’origine, il devait même y avoir trois histoires mais la troisième, abandonnée pour écourter le tournage donnera lieu à un autre film (Les anges déchus), L’introduction reste encore aujourd’hui un modèle de concision et de fascination. On y perçoit dans le tumulte urbain une femme blonde, vêtue d’un imperméable, lunettes noires, s’avancer dans des couloirs sombres, se retourner avec une élégance folle, avant de reprendre son chemin. Un rideau est tiré. Mise en scène sensuelle, musique d’une tristesse diffuse, cieux bleus immensément romantiques que seules les âmes tristes peuvent voir. Un choc érotique, une rencontre, un croisement entre un flic (Takeshi Kaneshiro) et une tueuse (Brigitte Lin). Dans quelques heures, ils tomberont amoureux : il est beau mais n’ose plus se lancer, elle est belle mais ne désire plus rien. Il noie son chagrin solitaire en se gavant de boîtes d’ananas à consommer avant le 1er mai. Elle, en clopant. Ils se rencontreront dans un bar. Il ne se passera rien, si ce n’est une relation fugace d’un soir, un frôlement platonique. La demoiselle tragique, trahie par la vie, ne peut faire confiance à personne. Lui possède la beauté des gens malheureux en amour, de ceux qui restent inexplicablement seuls.

Un regard dans un snack et l’on passe à une autre histoire : elle (Faye Wong, sublime) rêve sa vie en écoutant en boucle le California Dreamin des Mamas and Papas. Lui (Tony Leung Chiu-Wai) a vécu une passion avec une hôtesse de l’air qui l’a laissé tomber. Rien n’est plus beau que les déambulations du personnage de Faye Wong qui n’ose jamais vraiment regarder la personne qu’elle désire en face, de peur qu’elle ne devine ses sentiments. Toujours des regards en coin, une musique mise à fond pour fuir le poids des mots, un chemin emprunté encore et encore pour être vu par l’autre, une maison remise à neuve pour effacer les souvenirs et installer une nouvelle présence… Tout un romantisme timide et profondément beau aux antipodes de la première histoire, plus sombre, plus désespérée. L’humour polit, l’espoir sourd. Et ce standard des Mamas and Papas, répété, encore et encore, jusqu’à l’écœurement, accompagne la naissance d’un amour, comme les vagues déchaînées dans L’aventure de Madame Muir (Joseph L. Mankiewicz, 1947). Wong Kar-Wai en dira : « Les deux histoires sont indépendantes, ce qui les rapproche c’est qu’il s’agit de deux histoires d’amours. Je pense que beaucoup de citadins ressentent des choses très fortes et parfois n’ont personne à qui les exprimer. C’est quelque chose qu’ont en commun les personnages du film.Tony parle à un savon, Faye vole des choses chez Tony et aime ranger les affaires des autres, et Takeshi a ses ananas. Ils projettent tous leurs émotions sur certains objets. Seul le personnage de Brigitte Lin n’a pas de sentiments. Elle doit travailler encore et encore. Pour elle, sa survie est plus importante que les émotions ».

Tony Leung, seul dans son appart, à côté de son aquarium, empoignant une peluche de Garfield, a une mélancolie superbe. A l’image de ce film qui ne s’oublie pas et peut prétendre à accompagner toute une vie. Il y en a d’autres (Georgia, d’Arthur Penn ; Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola) mais celui-ci a une grâce que rien n’explique vraiment. Il échappe, s’évapore avec le souvenir. Wong Kar Wai le sait trop bien : les plus belles histoires d’amour ne doivent pas finir. D’ailleurs, des années plus tard, il a réuni le couple Tony Leung/Faye Wong dans 2046 : il est devenu écrivain, elle n’est plus qu’un fantôme du passé, une muse inspiratrice, un éclat éternel de l’esprit immaculé.

Les articles les plus lus

« Plus forts que le diable » de Graham Guit : violemment has-been

Valentin, un homme paumé et fauché, retrouve son fils...

« Silver Pines » : une bande annonce de gameplay pour ce Twin Peaks en jeu vidéo qui fait parler la poudre

Distribué par l’éditeur Team17, bien connu pour son copieux...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!