[BERTRAND MANDICO RÉDACTEUR EN CHEF] Christopher Bier fait rimer Mandichaos avec Mockychaos
TEXTE : CHRISTOPHE BIER / COLLAGE : BERTRAND MANDICO
«Je suis actuellement marqué par ma lecture de l’intégrale des comics créés par Fletcher Hanks. Dans une frénésie créative, avec un déluge de couleurs primaires, en une cinquantaine de courtes BD publiées entre 1939 et 1941 seulement, il fut un météore délirant de l’âge d’or des comics américains dont les récits, inlassablement, font régner une violence sans limites, menacent l’humanité des pires tourments, si ce n’est de sa destruction intégrale. Hanks est sombre, fait mourir beaucoup d’hommes et ses super-héros – Stardust le super-mage et Fantomah, la femme mystérieuse de la jungle – fracassent les méchants patibulaires et leur offrent les châtiments les plus infernaux. Dans la répétition de ces immuables et simplistes histoires, une angoisse se propage, permanente. L’humanité frôle son anéantissement, cernée d’ennemis internes ou venus de galaxies belliqueuses, condamnée au combat éternel pour sa survie. Voilà le chaos, cette rage titubante qui s’empare de Hanks, dans une délectation de la violence.
Je ne trouve pas d’équivalent au cinéma, aussi direct, aussi brut. Dans ce que j’ai vu ou revu récemment, je pense cependant aux Derniers Jours de Pompéï d’Ernest B. Schoedsack, avec un personnage central engagé sur le chemin de l’égoïsme et de la brutalité, tandis que le Vésuve gronde de tout détruire. Avec le génie bricoleur de Willis O’Brien, on trouve dans le dernier quart d’heure une illustration du chaos. Mais ce chaos est purificateur et même divin. L’antidote à cet évangile du chaos serait quelque chose comme Course contre l’enfer de Jack Starrett, mêlant la hicksploitation et la sorcellerie, dans une noirceur qui ne laisse aucun répit et aucune issue. Peter Fonda et Warren Oates seront happés par le chaos, représenté par toute une Amérique profonde de ploucs adeptes de sacrifices démoniaques. Le film est une brillante course-poursuite qui s’achève par la mort, une horde sauvage qui s’acharne, comme le feront plus tard les supporters imbéciles d’A mort l’arbitre ! de Jean-Pierre Mocky. Le cinéma de poursuites est propice au chaos, aux déferlements des peurs et des pulsions.
Mocky, grand amateur de films-poursuites, est sans doute le cinéaste français du chaos le plus évident. Surtout dans ses comédies, La Bourse et la vie, La Grande Lessive (!), mais encore Les Saisons du plaisir qui s’achèvent sur l’imminente menace de l’explosion d’une centrale nucléaire, tandis que Jean Abeillé hurle au ciel sa désespérante impuissance sexuelle: «Rendez-moi mes petites couilles!». Mocky satiriste voit le chaos des âmes et ses embarcations sont d’extravagants radeaux de la méduse. Bosch est son peintre favori. Sa mise en scène flirte aussi avec l’idée du chaos, qui s’insuffle jusque dans ses dispositifs de tournage. Il trouve dans ces tensions que beaucoup de cinéastes fuiraient, dans ce bordel feint, la vitalité nécessaire à sa créativité. Il organise le chaos. Curieusement, il peut réfréner ses audaces, coupant, dans son remontage de la version courte de Chut !, la séquence la plus «chaos» de toute sa carrière, près de quinze minutes de non-sens, d’acteurs chantants et se poursuivant, se ficelant, hurlant d’un rire pathologique. Il ne faut voir Chut ! que dans sa version originelle, celle où le chaos gangrène la comédie pour faire du film un cauchemar grimaçant.
Par Mocky, on arrive à Bertrand Mandico. Ils ont en commun une frénésie de tourner, tourner, toujours. Tourner. Et la fragilité des genres. Sur le plan formel, ils pratiquent le mélange des genres cinématographiques, mais encore celui des sexes. Chut ! – que Mocky réalise en 1972 – présente sans doute l’homme-femme, ou la créature la plus déconcertante de tout le cinéma français. On n’en voit jamais que les avant-bras et les pieds, elle semble de très grande taille. Jacques Dufilho, qui en est l’amoureux transi, forme un couple hors-normes avec ce qui pourrait être une transsexuelle. Elle se pare d’un détail qui fait «très Mandico» : de longs poils sur les membres, comme les voiles du navire sur lequel embarquent les garçons sauvages, ou bien les fruits que mangent ceux-ci. Mocky fait un cinéma mutant, qui voit le triomphe des prothèses, un terrain où les acteurs chauves portent des perruques, des implants de mèches ou des touffes, quand les chevelus sont rasés ou parés d’un faux crâne. Des hommes jouent des femmes, ou inversement (l’incroyable Simone Duhart, dans La Bourse et la vie, exigeant des «Monsieur le Président directeur général» à tout bout de champ).
L’un et l’autre sont trop singuliers et accrochés à leurs visions pour se ressembler, mais ils cultivent pareillement cette ambiguïté des genres. Pour Mocky, je fus femme de procureur dans Bonsoir, piquant les fesses de Jean-Claude Dreyfus. Pour Mandico, je suis femme réalisatrice sur un métrage encore indéterminé. Ils partagent aussi la post-synchronisation aventureuse, qui permet en auditorium les dernières expérimentations avec les acteurs, ou de nouvelles mutations, des greffes vocales qui bousculent les conventions. Ils bricolent et célèbrent les artifices, sources de décalages et de poésie. Ils se rejoignent dans un refus net du réalisme, cette idéologie mortifère du cinéma français.
Mocky devait débuter sa carrière en réalisant La Tête contre les murs, dont il écrivit le scénario : une plongée noire au cœur de la folie. Tout son cinéma, ensuite, a surtout démontré que la folie véritable, le chaos de chaque instant était dans le monde dit raisonnable. Mandico se réfugie dans des univers inconnus, l’île des Garçons sauvages, la planète Mars et le décor d’un film de SF dans Ultra Pulpe, une forêt luxuriante où surgit l’étrange bestiole de Notre-Dame des Hormones. L’un, sans doute, traque l’insolite dans le quotidien, l’autre, délibérément le fuit au profit de mondes imaginaires.
J’ai raconté à Bertrand un certain nombre d’histoires sur Mocky, du temps où j’étais son assistant. En fait, toujours des récits à l’extrême bord du chaos, ressemblant à ses films, des fuites à travers la France, un scénario perdu sur le capot d’une voiture qu’on tente vainement de retrouver à la lueur des phares en rebroussant chemin, des propriétés visitées à l’improviste pour un tournage inventé. Bertrand adorait ces folles histoires. Ce serait très intéressant qu’il tourne à son tour une comédie inscrite dans notre quotidien. Elle basculerait dans un chaos dont il a le secret.» C.B.


![[DE BRUIT ET DE FUREUR] Jean-Claude Brisseau,1988](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2018/09/brisseau-De-Bruit-et-de-Fureur-carlotta-film-1068x704.jpg)