[CHAOS LOCARNO] Quand soudain, Udo Kier!

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Grande première pour le Chaos à Locarno, qui profite de ces quelques jours d’août pour voir des films (neufs comme anciens), s’enfiler du Campari en bonne compagnie et bredouiller quelques mots en italien-qui-vire-vite-au-franglais.

Douglas Sirk est pour vous synonyme de drame d’intérieur, de différents familiaux qui paraissent infranchissables, de femmes perdant la vue à cause du voisin nigaud du pavillon d’en face, incapable qu’il est de conduire correctement son speed boat? Vous avez tout juste, mais vous oubliez qu’avant de devenir un label générique – «le maître du mélodrame!» – le Douglas était d’abord un Allemand au regard sévère baptisé Detlef, et qu’il a également œuvré dans du métrage beaucoup plus léger (pas longtemps toutefois, puisque les nazis vont venir assez rapidement gâcher la fête). L’ambiance était ainsi très Cinéma de minuit au moment de découvrir cette production suisso-française, curiosité totale qui mérite le coup d’oeil et qui s’appelle Accord final (1938), comédie badine qui ouvre cette grande rétrospective Douglas Sirk de la rentrée 2022, bien que son nom ne figure même pas au générique du film. De quoi ça cause? Après avoir traversé la frontière suisse, le violoniste virtuose Georges Astor (l’acteur Georges Rigaud, le regard pimpant d’un Tyrone Power qui serait lui bien de chez nous) se lance dans un pari par un soir de beuverie: il épousera dans les deux mois la dixième fille qui franchira la porte du Conservatoire. Il met en jeu son divin Stradivarius, convoité par le collectionneur Larzac (le grand Jules Berry, époque Le Jour se lève). Par une suite de quiproquos un brin étranges qui font le charme de ce film… charmant, notre Rigaud séduit une autre fille que la donzelle initialement escomptée, s’en amourache en quelques secondes, et laisse totalement tomber son pari (oui, vous noterez qu’on n’est pas chez Boileau-Narcejac en termes de structure narrative). Au milieu de tout ça vibre un aréopage d’élèves du Conservatoire hauts en couleur, bien moins chiants que les Roberto et autres Lola de Un, Dos, Tres, et plutôt mal à l’aise avec la discipline qu’on leur impose (le film évoque un peu la qualité française et anticipe curieusement le genre du juvenile-deliquent qui va traverser les continents dans les années 50, surtout après la mort de l’homme au blouson rouge). Accord Final est un rien branlant et comporte pas mal d’invraisemblances, mais on s’en moque: les dialogues, troussés par le futur dialoguiste de Max Ophuls (Jacques Natanson), sont absolument délicieux, et le film semble totalement emporté par son énergie bordélique, dans un esprit bon enfant qu’on ne goûtera évidemment pas de la même façon après la guerre… Y’a même Gaston Modot et Bernard Blier (avec une moustache plus que douteuse) dedans!

Bon, on a aussi fait un petit tour du côté de la compèt avec un film portugais, Nação Valente / Tommy Guns de Carlos Conceição, et son pitch bien mystérieux sur la fin de la guerre coloniale en Angola: En 1974, les Portugais et leurs descendants fuient le pays où des groupes indépendantistes récupèrent leur territoire. Une femme indigène découvre l’amour et la mort lorsque son chemin croise celui d’un soldat portugais. Puis, une escouade portugaise est barricadée à l’intérieur d’un mur dont elle devra s’échapper lorsque le passé sortira de sa tombe pour réclamer la justice attendue... Le côté intrigue pudding et mélange des genres peut rappeler un peu le Bacurau de notre Kleber Mendonça Filho, mais dans le présent cas nous sommes un peu embêtés pour livrer à nos lecteurs un papier digne de sa (haute) qualité : nous sommes ici devant un objet formellement très maîtrisé – Carlos, viens un peu par-là nous dire comment se crée pareille fluidité sur tes travellings! – mais où l’émotion et l’empathie vis-à vis de l’escouade militaire peinent pas mal à pénétrer, la faute à un scénario qui surjoue probablement trop la carte de l’indéchiffrable…

Et sinon, nous n’allions quand même pas manquer le Udo Kier movie du soir qui occupait l’alléchant écrin de la Piazza Grande, pour notre toute première séance ever sur cette place mythique! Le film fut précédé d’un long préambule réunissant les cadors de cette édition anniversaire – l’italien d’Olivier Père est toujours impeccable, bien qu’un traducteur aurait fait du bien à l’élève de LV2 Espagnol n’arrivant pas à aligner deux mots dans la langue de Dante qui sommeille en nous – et d’un hommage à notre Matt Dillon international. L’homme qui pouvait être aussi génial dans Mary à tout prix que dans The House that Jack Built s’est montré particulièrement en forme.

 

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Tout comme Udo le Barjot, venu présenter My Neighbor, Adolf de Leon Prudovsky et son pitch que vous goûterez probablement: En 1960, Polsky, un survivant de l’Holocauste, vit dans la campagne colombienne. Un jour, lorsqu’un vieil homme allemand emménage à côté de chez lui, il soupçonne son nouveau voisin d’être… Adolf Hitler. Dans le rôle du simili-dictateur chéri des documentaires de RMC Découverte, qui d’autre que Udo et son bilinguisme unique, armé d’une paire d’yeux bien furax!? Voilà pour l’amusant synopsis qui n’empêche pas cette comédie pas très subtile de tomber dans le très anecdotique: l’enrobage comique annihile ici toute idée de tension, seule carte qu’il était possible de jouer pour faire passer le machin (un voisin pareil n’appelle pas vraiment à la gaudriole). Au lieu de ça, le film juxtapose les signaux balourds en suivant une mécanique répétitive (plan 1 : machin découvre dans son livre d’histoire qu’Adolf était gaucher /// plan 2 : c’est-y-pas que mon voisin tient son pinceau de la main gauche, comme de par hasard…), transformant ce Rear Window en acte en un divertissement assez conciliant et bien trop poli pour parler à votre humble rédaction, uniquement composé d’irrécupérables. On se retrouve demain avec le Patricia Mazuy, lui d’un haut niveau, les petits clous! G.R.

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