[CHAINED] Jennifer Chambers Lynch, 2012

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Dans l’antre d’un monstre, un enfant est retenu prisonnier. D’un postulat digne d’un conte, Jennifer Lynch livre un huis clos tenant à la fois du film d’apprentissage et du thriller horrifique. Avec un très impressionnant Vincent D’Onofrio et des coups de théâtre.

À travers des personnages dont le parcours ne cesse de se diviser, de se perdre pour mieux se réassembler, Chained de Jennifer Lynch (fille du réalisateur chéri, à qui l’on doit Boxing Helena en 1993 et Surveillance en 2008, aux commandes de son quatrième long-métrage) interroge l’essence de la violence et sa fatalité. Par un bel après-midi, un enfant (Evan Bird, l’ado acteur du Maps to the Stars de David Cronenberg) et sa mère (Julia Ormond, revue dans INLAND EMPIRE de David Lynch) sortent du cinéma. Suite aux recommandations du père, ils prennent un taxi pour rentrer. Mais bientôt, les portières se ferment, le conducteur se mure dans le silence et le véhicule bifurque jusqu’à atteindre une maison isolée. La mère y sera traînée de force pour disparaître à jamais et l’enfant deviendra l’otage de l’homme, un psychopathe nommé Bob (Vincent D’Onofrio, dans un rôle d’ogre qui n’est pas sans rappeler le tueur de The Cell). Une dynamique se met bientôt en place dans laquelle l’adaptation au cœur de cette prison tiendra autant de l’apprivoisement que de la survie. Commence une séquestration qui durera 10 ans.

Dès les premières minutes, Jennifer Lynch nous happe par son sens de la terreur et la sidération du piège invisible qui se referme. Une intensité rehaussée par la caractérisation simple et efficace de ces personnages, l’absence de musique et une latence mortifère. Un jeu d’espace et de temps qui sera la signature du film. Oublié de tous, notre jeune héros devra se plier à de nouvelles règles, réduit à l’état de serviteur dépossédé de toute humanité (le tueur ira jusqu’à le surnommer Rabbit (lapin, en anglais) un animal certes vulnérable, mais symboliquement furtif et malin). Son traumatisme ne fera qu’empirer puisqu’il sera le spectateur impuissant et lunaire des victimes de son hôte, de jeunes femmes cherchant vainement à s’échapper et dont le défilé tragique sera quotidien. Progressivement, la mise en scène s’adapte à l’horreur: si la caméra prend encore du recul dans les premières scènes de violences, le cadre se resserrera, aussi voyeur qu’intimiste (un caméscope est utilisé pour filmer les crimes) à mesure que les meurtres seront monnaie courante. Dans cette maison, semblable à un tombeau, tout respire le sursis. Une pénombre jaunâtre et morbide inonde les lieux et les quelques lampes diffuses disséminées çà et là, évoquent des lueurs au bout d’un tunnel, ou plutôt d’un dédale. La longue chaîne reliant le prisonnier à sa couchette connectera les différentes pièces au gré de son déplacement, comme un fil d’Ariane dément. Tout est cloîtré, pensé d’avance, isolé.

Perdue au cœur des champs (et évoquant une peinture d’Edward Hopper), la maison même apparaît comme un îlot perdu. Ironie suprême, même lorsque nous accompagnons Bob à l’extérieur durant ses chasses nocturnes, nous restons isolés dans l’habitacle du véhicule Désormais adulte, Rabbit (interprété cette fois par Eamon Farren, vu dans The Witcher et employé par Lynch père dans la saison 3 de Twin Peaks), désormais brisé et passif, s’est adapté. Petit à petit, un étrange foyer s’installe, avec une dynamique père-fils comme moteur. Une transmission se met en place: sous l’impulsion de Bob, le jeune homme s’éduquera par des livres d’anatomie, apprenant à reconnaître les organes qui morcellent le corps et le composent. De serviteur, il devient bientôt apprenti jusqu’à devenir la copie conforme de son mentor: on l’entraîne à tuer, des flash-back traumatiques commencent à l’assaillir et au sortir du réveil, des hurlements l’accablent. Le cycle de la violence s’apprête à se répéter, à une différence près toutefois. Contrairement à Bob, l’innocence de Rabbit ne s’est pas éteinte, ni son sens moral du bien ou du mal.

Deux hommes, deux intimités partagées… jusqu’à un certain point. Jennifer Lynch aborde la violence pour mieux questionner l’inné et l’acquis. Ici, les anciennes victimes deviennent des monstres et reproduisent l’impensable. Seulement, à la différence du tueur, son otage a reçu une enfance heureuse, une base sécure lui garantissant des perspectives toutes différentes. Nous touchons là le cœur du film et sa singularité. À l’image de son héros, Chained est une œuvre aux apparences sauvages, voire abrupte, mais portant dans son approche et son dénouement, une sensibilité diffuse et ténue. Le temps d’un dernier acte, un twist va éclairer le film, rabattant les cartes. Le bonheur d’antan n’intéresse pas la réalisatrice, mais bien la recherche de sens, le libre-arbitre. Pour un film qui démarre dans le choc et la confusion, tout finira par s’ordonner vers une logique secrète et révélatrice: réassembler ce qui fut séparé. Si la violence s’est distillée en lui et qu’il semble toujours enchaîné (du moins mentalement), notre héros retrouvera son prénom, marqueur de son humanité, désormais libre. Conscient de son histoire brisée. M.S.

Titre original : Chained
Réalisation : Jennifer Chambers Lynch
Scénario : Jennifer Chambers Lynch & Damian O’Donnell
Acteurs principaux : Vincent D’Onofrio, Eamon Farren, Evan Bird,
Julia Ormond
Pays d’origine : Canada
Genre : Thriller, horreur psychologique, Huis clos
Durée : 94 minutes
Sortie : 2012

 

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