Alexandre O. Philippe, aussi accro aux traumas collectifs que Watkins l’est aux errances de l’humanité, s’attaque à Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper comme s’il disséquait un organe encore fibrillant. On connaissait déjà son goût pour les autopsies cinéphiles, d’Alien à Psychose en passant par L’Exorciste, mais avec Chain Reactions, il choisit de laisser parler cinq possédés qui ont longtemps macéré dans la légende malsaine de Hooper, toujours à mi-chemin entre l’artiste et le démiurge. On croyait avoir tout entendu sur ce film-charnière ; voilà qu’il resserre lui-même notre peau comme une affaire de mauvaises réminiscences.
La liturgie déviante du projet est confiée à Patton Oswalt, Takashi Miike, Alexandra Heller-Nicholas, Stephen King et Karyn Kusama. Cinq voix, cinq natures, qui déroulent leurs obsessions comme on exhume un ossuaire. Oswalt y voit une catalepsie planétaire à la manière d’un Romero en pleine crise nucléaire, révélant la folie mythique. Miike, lui, détecte l’infusion barbare qui irrigue ses œuvres les plus démentes, de Ichi the Killer à Gozu et murmure que l’ADN d’Audition doit quelque chose à Hooper. Heller-Nicholas, elle, rattache le mausolée texan aux sables australiens de Picnic at Hanging Rock et aux fièvres déracinées de Wake in Fright. La même poussière psychotique, le même vertige d’abandon.
Puis vient King, avocat du charme lo-fi, qui défend Hooper comme on plaide une cause perdue, à l’image des bricolages furieux ayant fait d’Evil Dead un champ sacré. Kusama, enfin, déplie l’architecture visuelle du film avec la précision chirurgicale d’une prêtresse du cadre : elle repère les angles hagards, les écarts sensoriels et éclairs esthétiques sous-estimés.
Et puis il y a le meat hook. Cette sorcellerie pratique où Hooper parvient à faire croire à la chair transpercée sans jamais la montrer. Une illusion qui fait passer les outrances de Maniac pour un conte du dimanche. Le cerveau abdique, pactise avec le carnage : on ne regarde plus un film, on glisse dans un rite.
Comme si Philippe n’avait pas assez d’appétit, il infuse à son film un parfum de messe, une assemblée d’exorcistes échangeant visions et stigmates. On pense parfois aux confessions écorchées de Lost Souls, où chacun dévide ses névroses comme des chapelets brisés. On y sent la trace d’une époque où l’horreur ne se consommait pas en popcorn mais se vivait comme un baptême. Philippe se révèle alors en cartomancien du chaos, dépliant les plis occultes du genre, réveillant les fantômes que Hooper a jadis lâchés dans la nuit.
Chain Reactions n’est pas une simple lettre d’amour, c’est un sortilège affectif, une incantation bordélique et sincère. Hooper reste l’un de ceux qui ont le mieux dépeint la terreur moderne, et Philippe, nouvel orfèvre rituel, rappelle pourquoi sa rage demeure une prière qui brûle encore, là-bas, entre deux cris de tronçonneuse.
Appréhendable chez nos amis de Shadowz !



