[BERTRAND MANDICO RÉDACTEUR EN CHEF] Céline Tran fait une déclaration enflammée au cinéma du Chaos.
TEXTE : CELINE TRAN / COLLAGE : BERTRAND MANDICO
« Éclats, choc, vrombissements…Vacarme de l’accouchement du monde, désordre qui en annonce la destruction. Champ de bataille et de renaissance, cri du nouveau né, premier trait esquissé sur la toile, première tâche de sang… Le chaos est l’équilibre rompu, la pureté souillée par la matière. Il est révolte, mouvement, orage. Avec lui la montée d’un orgasme, la nausée, le vertige.
Gregg Araki, Gaspar Noé, Darren Aronofsky (et son parfaitement chaotique Mother), les réalisateurs qui ont su éveiller en moi une telle émotion, sont peu nombreux. Des récits qui me touchent, des images qui m’interpellent, comme vous, sans doute, je parviens à en voir régulièrement. Mais le «cinéma du chaos» est toute autre chose. Il n’est pas son récit, il est son expérience. Les blockbusters américains eux-mêmes raffolent du chaos, en exploitant à cœur joie la thématique de la fin du monde, d’une menace imminente, celle d’une catastrophe naturelle ou d’une invasion extraterrestre. Ils nous présentent alors des héros qui la plupart du temps, finissent par trouver le moyen de nous sauver de notre triste sort. Pour vendre au plus grand nombre, il faut certes faire trembler, mais plus que tout, il faut pouvoir rassurer. Un film qui veut séduire les distributeurs, doit être compréhensible, digeste, simple dans le processus qui permettra au spectateur de s’identifier.
Or, le cinéma du chaos n’a que faire de nous prendre par la main pour nous faire croire que «tout ira bien». Lui, nous suspend par les tripes. Au moment où certains spectateurs quitteront leur siège, outrés par son caractère obscène, d’autres accepteront de suivre le récit comme l’on expérimente un rituel initiatique. Le cinéma du chaos est le cinéma du genre humain mis à nu, jusque sous sa peau et ses entrailles. Il est terreur et réjouissance.
En Mars dernier, assise dans les premiers rangs d’une petite salle de cinéma parisienne, j’accompagne un ami qui ne sait rien du film mais qui n’en démord pas: «Il faut le voir absolument». Œuvre en noir et blanc, présentée à la Mostra de Venise je me dis qu’il y a une forte chance pour que Les garçons sauvages soit prétentieux, probablement un peu ennuyeux. Surprenant et jubilatoire, à l’image d’une éjaculation faciale, il ne faut pas longtemps pour que ce flot d’images et de prose me percute de plein fouet. Consentante, hébétée, émerveillée. C’est à la fois une fête et une claque. Alors que je ressors de la salle de projection, repue, au milieu d’une foule qui semble elle-aussi avoir vécu l’extase, mon cerveau palpite. Il a pris son pied…. Quelques mois plus tard, je renouvelle l’expérience en visionnant Ultra Pulpe. Conquise.
Bertrand Mandico est un créateur du chaos. Dans un désordre orchestré, des décors sentant la colle et le carton pâte, il démonte le monde pour fonder le sien, sa propre planète, et met en scène ses propres déesses. Une honnêteté brute, presque enfantine, avec son sens du grotesque, de l’absurde, et du rire qui lui est propre. Le sens de la profondeur comme celle qui donne aux contes un caractère à la fois si particulier et si universel. Chaque lieu, chaque personnage, chaque réplique, est tableau, allégorie, poésie.Les mots touchent au cœur comme à la cervelle.
Sang, salive, sperme. Chair, terre et poils. L’esthétique du cinéma de Bertrand Mandico est organique. Toute matière y est vivante, sujette à transformation, jouissance, putréfaction. Les corps se mélangent, impudiques. On en rit bien souvent, horrifiés et subjugués, tiraillés entre désir et répulsion. Un sens de la transgression que la pornographie actuelle semble avoir tristement oublié, perdue dans l’étalage de la «chair à clic», de la junk food masturbatoire, ou encore, de la nouvelle vague de vidéos X qui se dit plus «esthétique, plus délicate, réaliste, féminine… féministe». Rassurante.
Je ne veux pas être rassurée. Je veux perdre pied, vaciller, sentir le sang bouillir sous ma peau, de la pointe de mes pieds à celles de mes seins, dans mon ventre et mon cerveau. Le cinéma pop-corn grand public? Je l’aime aussi. Il ne demande pas trop d’effort, il apporte son lot d’émotions et d’adrénaline, il fait le job : divertir. Ce qui par ailleurs n’exclue pas du sens et de la réflexion. Divertir, divertere, sa vocation est de nous détourner, et on l’apprécie pour cette petite récréation.
Et puis il y a celui-ci, l’inclassable «cinéma du chaos», qui me soulève par la peau du cou et me ramène à moi-même. Car dans ses dialogues, ses personnages, leurs peurs, leurs fantasmes, leurs pulsions, je me reconnais.
Moi, humaine.
Animale.
Vivante. » C.T.