Un concert d’Irène Jacob, et After Yang de Kogonada en ouverture du festival et qui sort dans les salles françaises le 6 juillet.
Pour sa 11ᵉ édition, le Champs-Élysées Film Festival, l’un des rares festivals à ne pas avoir été annulé en 2021, a de nouveau vu les choses en grand pour son ouverture. Avant la présentation de ses 3 jurys (presse, courts-métrages, longs-métrages), le festival a gratifié son public d’un mini-concert doux et mélancolique de l’éternelle Irène Jacob, récitant des poèmes, accompagnée de la pianiste et compositrice Maud Lübeck. Une fois passé le discours de l’inénarrable Sophie Dulac, présidente et créatrice du festival, il était l’heure de découvrir After Yang, très attendue nouvelle production A24, près d’un an après sa sélection à Un Certain Regard au Festival de Cannes.
Remarqué pour son premier long-métrage Colombus, déjà sélectionné au Champs-Élysées Film Festival 2017, le réalisateur Kogonoda trace son sillon à la marge du cinéma américain et du cinéma coréen avec son second film After Yang, drame intimiste se déroulant dans un futur plus ou moins proche où les androïdes tiennent une place prépondérante dans le quotidien des individus. À l’instar d’autres familles multiculturelles, Jake et Kyra ont choisi pour leur fille adoptive Mika un robot humanoïde (ou techno sapiens), Yang, dont l’affection et les savoirs lui permettent entre autres de remplir le rôle d’un frère. À la suite d’un des génériques les plus exaltants de 2022, un concours de danse «en famille et depuis chez soi», la panne soudaine de Yang entraîne le père de famille (Colin Farrell) dans une quête pour reconstruire les liens familiaux à travers les souvenirs enfermés secrètement dans la mémoire du robot.

Plus tendre et apaisé que les dernières dystopies à la mode dans le cinéma de science-fiction (Black Mirror, Westworld, Blade Runner 2049…), After Yang recèle néanmoins un hors-champ rempli de questions sans réponses. Par le minimalisme du film, conçu comme un jardin japonais, où chaque élément renvoie à une idée, une dimension plus grande, telle une miniature du monde, Kogonada dépeint subtilement un univers où la ségrégation s’est déplacée de nos minorités contemporaines (communauté noire, homosexuelle…) à d’autres groupes sociaux (Asiatiques, robots, clones). Le couple interracial de Jake et Kyra pourrait former un idéal de société, si on ne décelait pas qu’en adoptant une enfant chinoise, ils reproduisaient en ingénus bienveillants flirtant avec le colonialisme la démarche d’autres familles similaires à la leur. Une politique migratoire, par l’intermédiaire d’une adoption massive de jeunes chinois, qui ne semble pas du goût de tout le monde, au vu du drapeau américain dans l’atelier d’un mécanicien complotiste sur lequel est écrit: «il n’y a pas de rayures jaunes». De même, il est sous-entendu que Jake est mal à l’aise en présence de clones, ou bien qu’il considère naturellement l’humanité comme la norme, dans un monde où êtres humains, copies et techno sapiens coexistent.

Si le minimalisme et la tendresse du film, lorgnant vers le cinéma d’Ozu ou de Kore-Eda, virent parfois vers une esthétique de vidéaste spécialiste des compilations de perfect shot sur fond de piano et de violon, dont Kogonada fut l’un des pionniers au début des années 2010, une grande et belle idée de cinéma traverse After Yang: plutôt qu’un logiciel espion au service d’une multinationale, le rosebud de Yang est en vérité une carte mémoire agrégeant des souvenirs de quelques secondes enregistrés consciemment, à raison d’une fois par jour, par l’androïde. En découvrant la constellation mémorielle de son robot (magnifique idée, encore une fois), Jake comprend que Yang était capable de ressentir des émotions, et donc de tomber amoureux. Le film s’engage alors dans une seconde partie vertigineuse, où l’on remonte le fil d’une vie entière, compilée en instants fugaces, et dans laquelle Jake, puis Kyra, se confrontent à leurs propres vécus antérieurs. Cela donne lieu à deux belles scènes où chaque membre du couple recompose son souvenir, par la réitération des phrases, des images à angles multiples, avant que le réel, tel qu’il s’est véritablement déroulé, soit finalement restitué. Ces souvenirs, qui se révèlent être en fait des images cinématographiques par le truchement de Yang qui transite sans cesse entre sa forme humanoïde et le cinématographe, rescindent la famille écartelée et divisée, bien avant le deuil causé par la «mort» du robot. C’est par la découverte de ces images, parfois ressassées dans des boucles réconfortantes, qu’ils redeviennent capables de vivre et d’aimer. J.E. & M.B.
