Carré Blanc : Interview du réalisateur Jean-Baptiste Leonetti

Dans Carré Blanc, Jean-Baptiste Leonetti dépeint un univers angoissant et paranoïaque sauvé de la noirceur par un romantisme de dernière minute. Une expérience radicale, réservée aux plus de 16 ans.

Carré Blanc s’inspire beaucoup du cinéma américain des années 70. Vous revendiquez?
Bien sûr. C’est simple : c’est celui qui m’a donné envie de faire du cinéma. Peckinpah, Lumet, Pakula, Pollack… Je suis un dingue de Marathon Man et de Klute. Je m’en suis inspiré pour l’imprégnation de la ville sur les personnages, la stylisation minimaliste ou encore le ciblage des dialogues qui n’interviennent qu’à des moments très stratégiques, pour dire des choses essentielles. Tout ce cinéma violent et romantique, qui représente aussi la quintessence de la paranoïa. Cependant, je ne considère pas Carré Blanc comme un film politique. Je n’ai pas cette prétention et je n’en ai pas envie. Il faut vraiment le voir comme une histoire d’amour traduite avec mes influences. Certains trouveront des échos à l’actualité, de manière décalée. C’est la part inconsciente de mon travail. Dans Carré Blanc, il n’y a pas de gouvernement, il y a un climat de peur sous-jacente et on ne sait pas d’où il est vient. On n’est pas dans Robocop où une entreprise veut racheter la police. On n’est pas dans la dénonciation du capitalisme. Il y a des faits et les gens se débrouillent avec ça. Il y a très peu de dialogues, comme si les personnages n’avaient plus rien à se dire. Et je voulais que ce monde ait peur du silence. Un monde-vérité où quand on n’a plus rien à se dire, ça révèle chez les uns et les autres quelque chose de terrible sur le manque d’amour et la lassitude. Pour éviter ce silence, les personnages entendent un son lancinant qui bombarde des informations plus ou moins inintéressantes. Ce qui génère une tonalité absurde.

Vous avez revu des films pendant le tournage?
Oui, beaucoup de William Friedkin, notamment Police Fédéral Los Angeles. Ce qui peut sembler paradoxal tant Carré Blanc n’a rien à voir avec son cinéma. Mais avec le recul, je pense que la violence, le côté immédiat et décomplexé m’ont inspiré. Sinon, il faut citer THX 1138, pour l’aspect graphique, esthétique et minimaliste, ou même Soleil Vert même si je ne le trouve pas extrêmement novateur d’un point de vue technique et narratif. Si on est pessimiste, le film est noir. Si on est d’un naturel optimiste et si on a une vision romantique de la vie, il ne l’est pas. J’ai une vision plus romantique que politique de la vie, donc pour moi, il se termine bien.

La dimension romantique s’exprime aussi par la réunion inespérée des deux personnages principaux liés depuis l’enfance et pourtant déconnectés une fois adultes. Au fond, il leur suffit de regarder dans la même direction et de voir les mêmes choses, en l’occurrence des monstres, pour se retrouver.
Totalement. Au-delà de la séduction, au-delà du charnel, ce qui fait durer une histoire d’amour, c’est lorsque les deux personnes voient les mêmes choses. Une appréhension du monde à deux, quitte à être seuls contre tous. Il y a un twist à la fin de Carré Blanc, qui répond à l’image du monde architectural proposée dans le film. C’est comme si pendant tout le film le spectateur voyait quelque chose qui paraissait normal et que, soudainement, en le voyant différemment, ça devenait terrifiant.

Comment avez-vous déterminé l’univers urbain?
Je souhaitais une ville qui possède une aspérité visuelle. Et je reviens sur Marathon Man qui fonctionne beaucoup dessus. La ville suggère à elle-seule la paranoïa, la solitude, le combat d’un individu contre des ombres menaçantes. C’est un peu La solitude du coureur de fond (Tony Richardson, 1962). Quand on écrit sur un héros solitaire, il ne doit pas y avoir beaucoup de dialogues. Quand un personnage débarque de sa province natale pour se fondre dans une mégapole, on oppose d’emblée un être humain fait de chair et de sang à un univers de béton cannibale. Friedkin avait magistralement compris ça. Ça me fait penser que pendant le tournage, je suis retourné voir Cruising. C’est le premier film sur le Sida. Le tueur n’existe pas : c’est le témoin du mal. Même Bug, je suis ultra-fan. Pour un homme de 70 ans, ça ressemble à un film de jeune fou.

Ce qui frappe le plus dans Carré Blanc, c’est sa radicalité. Vous n’avez pas peur de vous faire des ennemis?
Ceux avec qui j’ai travaillé comprenaient. Sami Bouajila le premier. Il avait confiance et envie de ça. Maintenant, si j’avais su que cette radicalité avait un tel prix aujourd’hui, je n’aurais jamais fait ce film. A part Canal plus et CinéCinéma, personne ne voulait nous donner de l’argent. Et l’une des principales causes de refus, c’était sa catégorie : «film de genre». Et inutile de vous dire que ça pose un problème quand le film de genre n’est pas immédiatement classable. Carré Blanc s’adresse à des cinéphiles, pas à des adolescents donc ça parle moins. Il se trouve qu’un des exécutifs chez Canal avait vu mon moyen métrage, Le pays des ours : il l’avait beaucoup aimé et avait envie de me soutenir dans ce passage au long. On a galéré pendant un an pour trouver un distributeur. Beaucoup de proches me disaient que c’était une folie de le faire. Fatalement, Carré Blanc sera controversé et tant pis pour les remontrances des pisses-vinaigres. Il a écopé d’une interdiction aux moins de 16 ans : il n’y a pas une goutte de sang mais c’est la violence psychologique qui est incriminée.

Vous craignez la récupération politique?
Totalement. Je ne veux pas entrer dans un débat politique. Après, si les gens pensent que Carré Blanc est un film politique, c’est leur droit. Ces mecs en costumes qui lattent les gens au sol, ça évoque autant la délinquance que les flics pendant Mai 68. Ce n’est pas de la violence d’état, c’est un regroupement de sauvages conservateurs. Cette violence n’a pas été acceptée par la société, elle en fait partie, comme un lampadaire dans une rue. C’est dans les codes génétiques de cette société-là. Les gens pourront dire que «c’est de la racaille en cols blancs». Oui, pourquoi pas, mais personnellement, je ne vois qu’une meute qui s’acharne sur un faible. C’est tout. Ça serait trop opportuniste et malhonnête de dire que c’est politiquement engagé. Dans ce cas-là, je mets en exergue la situation chez France Télécom. Ce serait faussement social, terriblement bourgeois et ça irait à l’encontre de ce que j’ai voulu faire. J’en ai tellement marre de ces films faussement sociaux qui trustent les subventions, faits par des petits bourgeois n’ayant pas grand-chose à dire.

Comment avez-vous imaginé les séances d’humiliation lors des entretiens d’embauche?
Aussi incroyable que cela puisse paraître : je suis parti de la réalité, en enfonçant à peine le clou. Enfant, j’ai rencontré un déserteur espagnol à l’époque de Franco. Repris, il a été plaqué contre un mur et on lui a dit : «maintenant, recule!». Le mec s’était fait tabasser parce qu’il n’arrivait pas à reculer. Je voulais partir de cette anecdote et proposer des solutions. Oui, on peut reculer contre un mur. On peut reculer à l’intérieur d’un cerceau. Le monde dans Carré Blanc est tellement taré qu’il propose des solutions à des choses impossibles. Je me suis aussi inspiré des méthodes de management typiques lors des séminaires de motivation.

Le rythme est suffisamment lent pour créer une impression de torpeur hallucinée, mettant en valeur les scènes d’ultraviolence.
C’était notre volonté dès le départ : assommer le spectateur au bout des dix premières minutes. Soit il reste à la porte, soit il continue avec nous, mais on le met en garde. Puis vient cette scène où un gosse tue un autre gosse. L’impact est hyper violent. Pourtant on est anesthésié : le rythme est lent mais il y a quelques accélérations subites, un peu comme une voiture qui roule doucement et qui accélère pour voir s’il y a de la puissance. C’était notre stratégie au montage (créer une discontinuité) et tant pis si on fait fuir les gens. C’est sûr, Carré Blanc ne cherche pas à plaire. Mais je ne compte plus aujourd’hui le nombre de gens, de collègues et d’amis qui sont allés voir le film, ne l’ont pas aimé, le trouvant trop noir et qui, deux trois jours plus tard, m’ont rappelé pour me dire que des images du film les avaient poursuivies au point de hanter leurs cauchemars – c’est véridique. C’est le plus beau compliment que l’on puisse faire.

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