Pour l’éditeur Critical Reflex, l’automne 2025 est décidément bien un tournant que personne n’attendait. Après la sortie du jeu d’horreur paranoïaque No, I’m Not a Human et son succès fou le faisant culminer à plus de 500 000 copies vendues sur Steam, cette petite société spécialisée dans les jeux indépendants expérimentaux confirme son goût pour le bizarre et l’horrifique en sortant coup sur coup Eclipsium (dont on vous parle bientôt) et CARIMARA : Beneath the Forlorn Limbs.
Ce dernier jeu, sorti le 6 octobre dernier et porté par le développeur français Bastinus Rex, se présente comme une folk-tale horrifique inspirée des légendes normandes. Vous y incarnez un Carimara, sorte de petit sorcier exorciste chargé par une vieille dame de chasser le fantôme ayant pris demeure au fond de sa cave. Pour ce faire, il faudra être capable de répondre à ses questions et donc de déduire la tragédie dont il n’est que la manifestation spirituelle. Si le programme est somme toute assez classique, la filiation avec les histoires que l’on se raconte au coin du feu est tout à fait littérale et s’incarne dans un principe simple de point-and-click reposant sur des cartes. À chaque fois que vous croisez un objet dans le périmètre de votre enquête, celui-ci s’ajoute à votre collection de cartes à jouer et servira à aborder un nouveau sujet dans vos futurs interrogatoires.
C’est que la première grande force de ce petit jeu repose justement sur ces rencontres avec des personnages aussi effrayants que jubilatoires à écouter. Entièrement doublée en français dans un parler au rythme et à la tonalité assez uniques, chaque confession est un plaisir de jeu en soi. Dans une expérience qui consiste presque complètement à récolter des témoignages pour en tirer des conclusions logiques, Bastinus Rex a eu l’intelligence de dévouer à ces parties dialoguées un grand niveau de finition, peaufinant chaque animation faciale à la phrase près pour incarner son petit conte macabre. Si le jeu peut être fait en ligne droite, le joueur curieux fouillera chaque interaction pour découvrir le soin particulier apporté aux secrets et aux révélations, confirmant un soin rare du détail pour un jeu de cette taille.
La découverte de l’univers visuel et sonore constitue sans aucun doute l’autre grand intérêt de cette courte expérience (comptez une heure et demie pour en voir le bout), tant les expérimentations autour de nappes de pixels aboutissent ici à une grande réussite artistique. L’univers du jeu, pris dans une pulsation constante où tout bouge en permanence, se déploie par couches à la fois abstraites et diablement détaillées. Avare en couleur, CARIMARA tient autant du grisâtre cradingue des films de Švankmajer que du monde texturé d’Écorchée de Joachim Hérissé ; les quelques actions demandées par le jeu – explorer, observer et écouter pour déduire – n’auraient sans aucun doute pu être aussi plaisantes si la forme de ce jeu-là ne tenait pas autant du petit miracle ingénierique et artistique. Alors, quand le rideau se tire sur ce petit morceau de jeu vidéo dont la structure se prête particulièrement à un format sériel, on a qu’une envie : lui souhaiter tout le succès que son éditeur semble connaître dernièrement, et croiser les doigts pour voir renaître ce talent dans un prochain épisode.



