#CANNES2018 – GAZETTE CHAOS / JOUR 11: YANN GONZALEZ PLANTE SON COUTEAU DANS NOTRE CŒUR

La Rédaction Chaos raconte son Festival de Cannes. Jour 11: Yann Gonzalez barbouille de chaos la compétition, Danièle Heymann a fêté son anniversaire en grande pompe, Joachim Trier a mixé à la soirée de clôture de la Semaine de la critique.

On l’attendait comme le messie depuis le début de cette 71e édition, impatient, ivre, euphorique; on l’a enfin vu: Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez, ce long métrage français qui fait délicieusement tache dans cette sage compétition. Les amoureux fous des Rencontres d’après minuit, le coup d’essai du cinéaste, présenté il y a cinq ans à la Semaine de la critique et, depuis, considéré par des membres de la Rédaction Chaos comme l’un des plus grands films français de ces dix dernières années, peuvent respirer: la réussite du Couteau dans le cœur est totale. Et tant pis, ou quelque part tant mieux, si ce Cocteau dans le cul ne plait pas à tout le monde (y compris dans notre Palmomètre). C’est comme ceux qui voient de la mélancolie et de la beauté dans l’italo disco de Valérie Dore et ceux qui ne la voient pas. Et c’est pas grave au fond de ne pas la voir.

Pour la première fois, on voit enfin Gonzalez s’approprier une histoire disons plus linéaire, volontairement proche d’un certain cinéma d’exploitation, ce qui peut paraître fort déconcertant au vue d’œuvres antérieures plus proches d’une certaine abstraction. Mais la tentative est là, vivante, debout, et on savoure : oui on vous l’a dit et répété, on nage bien dans un Cruising arrosé de sauce Argento, mais qui ne fera sans doute pas bondir les fanboys goreux et qui fera fuir les arty engoncés. Et au final, on s’en fout.

Coupe coupe, pellicule bout à bout, minets en chaleur : en guise d’intro, vrai montage et montage alterné entre un film coquinou en pleine révision et une mise à mort reprenant au pied de la lettre celle de l’ouverture de Cruising, où la lame symbolisait le phallus, alors qu’ici elle s’incarne telle quelle via un dildo mortel (on pense aussi au formidable Les jours et les nuits de China Blue, autre thriller transgenre couleurs néons) ! On imagine alors sans peine les fesses de tous les festivaliers se serrant de concert sur leurs fauteuils. La victime, brebis débauchée mais pas égarée, tournait dans les films porno d’Anne, une productrice dont le cœur en miette commence à déborder sur ses tournages fiévreux, où elle est secondée par le décadent Archibald (Nicolas Maury, toujours au top, et son inoubliable « Je veux tous vous voir au garde à vous et plus raide que Giscard »). Mais alors que la relation entre la productrice et sa monteuse bien-aimée prend l’eau, le serial killer de cuir et de cris continue de décimer l’équipe méthodiquement. Gonzalez brode alors un récit romanesque à partir de la véritable Anne-Marie Tenzi, rare productrice de porno des 70’s au caractère dit-on, impossible, et dont les œuvres fauchées n’étaient pas vues d’un très bon œil. En témoigne le légendaire Maléfices Pornos (auquel Yann rend hommage au détour d’une scène impayable), délire très cochon, très fauché et très sm qui fut considéré comme perdu durant des décennies.

Gonzalez s’amuse donc, et nous aussi bien sûr, sauf quand le cœur de cette écorchée vive d’Anne saigne à n’en plus finir, monstre d’amour piégé par la bouteille et la passion. Vanessa Paradis renaît en poupon, cassée après des années de rôles sans grande saveur, nous rappelant qu’elle n’avait pas tourné avec Brisseau ou Becker pour rien. Sa rencontre avec Romane Bohringer, autre révélation du début des 90’s, constitue l’un des moments les plus graciles du film, comme une idylle esquissée du bout des doigts.

Yann parle du cinéma qui le berce, qui nous berce, qu’on cite peu ou pas dans l’Hexagone, ou mal ailleurs. Dans la malice du détail, il ramène les habitués et amis (Nicolas Maury, Kate Moran, Julie Brémond et plus loin Bertrand Mandico, Christophe Bier ou Elina Löwensohn), les visages d’un autre temps (Jacques Nolot, Florence Giorgetti, Yann Colette, Ingrid Bourgouin), les jeunes loups du queer (Pierre Emo, Simon Thiebault ou Igor Dewe) et une nouvelle génération qui fait du bien (Jonathan Genet, Felix Maritaud, Khaled Alouach ou Jules Ritmanic) : l’impression d’une troupe délicieuse et soudée, jamais là par hasard, gueules belles ou abîmées qui animent merveilleusement ce giallo aux couleurs de l’arc-en-ciel.

Là aussi, on suppose que loin de toute proposition à message ou ancrée dans le réel, ce spectacle 101 % queer a dû échapper à ceux qui attendaient manifestement une « compétition hétérosexuelle » (based on a true story). Dans un très beau geste, bien que violent aussi, Gonzalez répare l’invisibilisation, la morgue et la méchanceté qui frappent la représentation des lgbt dans le cinéma de genre, parcourant assidûment le paris gay d’autrefois : bar lesbien, backroom de ténèbres, cinéma porno, boîte de nuit, cruising-bar enfumé, le tout avec une mixité réjouissante. Et le psychopathe, cœur et corps brûlés, nous ramène à l’essentiel : ce qui tue, ce qui ronge, ce qui salit, c’est l’homophobie. Le tout se mariant aux exigences du giallo, entre l’animal totem traité par la voie du fantastique (dans un autre temps, le film se serait sans doute appelé « Un Corvo con gli occhi bianci ») et les motivations psycho-sexuelles typiques du tueur, nous rappelant à juste titre que ce sont les âmes brisées qui s’exprimaient au bout de la lame. Le traditionnel gimmick homophobe du « travesti tueur » est même détourné dans un film dans le film, où l’assassin se relève être une mère hétéro !

Loin de l’afféterie pour le plaisir du vintage, le choix de placer la toile de fond durant l’été 79 regorge d’évocations : le Sida n’avait pas encore brûlé l’hédonisme ambiant, le disco chauffait encore les pistes (l’utilisation de l’incroyable morceau Malaguena dans une séquence qui rend fou), et l’on entendait encore l’écho des voix de Jeanne Moreau ou de Marie Laforêt sur un transistor. C’est aussi l’envie de revenir au Paris blafard comme on le filmait dans les 80’s, un Paris éreinté, presque de fin du monde, où l’on court en imper comme Florence Guerin au début du Couteau sous la gorge, où le monde interlope fascine plus que les apparts bourgeois. La reconstitution des productions porno de l’époque, Cadinot en tête, a bien évidemment quelque chose de croustillant, de touchant et de drôle (car oui, le film l’est très souvent). Moins urbaine, et sans doute déconcertante pour beaucoup, la seconde partie se met au vert, marchant sur le sol terreux de Rollin ou de Franju, avec ces monstres bienveillants, ces dames hantant les cimetières, ces forêts de légende où l’on se perd.

Comme chez Argento et DePalma, le final galvanisant revient quant à lui à la charge en habit méta, où la clef du mystère se trouve au cœur des rêves, au cœur d’un film, au coeur d’un chagrin. Soit les matières même du cinéma de son auteur. Comme disait l’adolescent à la star dans Les rencontres d’après minuit : « le fond de votre bouche en disait plus long que toute votre vie ». Et autant dire que le fond du cœur de Yann en dit certainement plus sur le cinéma qu’on aime que tout le cinéma actuel…

Trois choses pour finir:
1. Lors d’un dîner organisé pour la presse, Thierry Frémaux et Pierre Lescure ont fêté l’anniversaire de Danièle Heymann qui a fait, entre autres prouesses, partie du jury de 1987 ayant attribué à l’unanimité la Palme d’or à Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat. Alors bon anniversaire, Danièle!
2. Sinon, on voulait vous passer 30 secondes de Joachim Trier qui mixait à la soirée de clôture de l’excellente Semaine de la critique.
3. On file au Poirier sauvage de Nuri Bilge Ceylan, dernier film de la compétition. Selon Léo Haddad, qui l’a vu avant le Festival à Paris, c’est la Palme. Verdict dans un peu plus de 3 heures pour les autres membres du panel.

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