Eric Vernay, notre envoyé spécial chaos au Festival de Cannes, a vu Okja de Bong Joon-Ho, en compétition. Verdict chaos.
«Oublions un peu les gens qui s’amusent à siffler le logo Netflix à 8h du matin (d’ailleurs à notre projection de rattrapage ce samedi matin, le public l’a cette fois applaudi): avec Okja, le réalisateur de The Host télescope une nouvelle fois les registres et des tonalités pour accoucher d’un ébouriffant blockbuster d’obédience vegan.
Okja ressemble à un croisement foireux entre un chien, Totoro et un hippopotame, mais c’est bien un porc. Ou plutôt: une truie. Géante. Depuis dix ans, le super-cochon est élevé par Mija, une jeune coréenne, dans les montagnes avec le grand-père. Avec le temps, Okja est devenu bien plus qu’un animal de compagnie pour Mija: un véritable ami. Quand une multinationale de l’agroalimentaire décide de capturer Okja à des fins commerciales, forcément, la fillette voit rouge. Elle décide de partir à sa rescousse pour une mission sauvetage musclée.
Toujours aussi à l’aise pour empiler les genres dans un même film, parfois dans une même scène, le réalisateur de The Host et Mother croise ici le conte enfantin à la Spielberg et la satire politique grand-guignolesque – il vise ici, on l’aura compris, les dérives du capitalisme sauvage, et en particulier celles de l’agroalimentaire, montrées comme un avatar inhumain, dégénéré et sanglant de ce fascisme moderne. Le tout emballé dans une débauche de scènes d’action impressionnantes – des missions sauvetage principalement, en particulier une sorte de version non-violente de la séquence du braquage en camion de The Dark Knight, assez jubilatoire – en gambadant de la campagne coréenne à New York à la vitesse grand V.
On oscille donc entre bouffonnerie déjantée (Tilda Swinton et Jake Gyllenhall en grands méchants grimaçants à la limite du point de rupture, parfois un peu lourdingues) et bouffées de tendresse kawaï irrésistibles, jusqu’à un dernier mouvement plus angoissant dans des abattoirs qui évoque les camps de concentration: pour rester dans les références spielbergiennes, très prégnantes dans Okna, disons qu’on a quitté E.T. pour La Liste de Schindler, et que dans ce paysage apocalyptique, La Guerre des Mondes n’est pas loin.
Le discours antispéciste et vegan sous-jacent trouve ici une imagerie particulièrement saisissante et dérangeante, peu commune au sein d’une production internationale si mainstream. Pas sûr qu’Okjavous rende végétariens sur le champ, mais vous ne regarderez plus jamais vos knackis comme avant.» E.V.

