Pedro Almodovar, Président du 70e Festival de Cannes, se souvient de sa première fois sur la Croisette: « Mon premier Cannes, c’était en 1983. Je suis allé au Palais voir Identification d’une femme d’Antonioni et L’Argent de Bresson. Je me suis installé très loin de l’écran, dans les derniers rangs de la corbeille, mais j’en ai énormément profité. J’étais heureux. Je me sentais au paradis ». D’autres stars, de Michael Haneke à Atom Egoyan en passant par Gaspar Noé, Arielle Dombasle, Claire Denis, Kleber Mendonça Filho, nous racontent leur(s) souvenir(s) le(s) plus fort(s) du Festival de Cannes.
GASPAR NOÉ
«J’ai découvert le cinéma de Kenneth Anger au Festival de Cannes. Après avoir réalisé Carne. Dans mes souvenirs, j’ai entendu parler de son cinéma la première fois grâce à un américain au Festival de Cannes qui sortait avec une ukrainienne sympathique que je connaissais. Au fil de la conversation, on a commencé à parler de films hallucinogènes. Je lui citais 2001, l’odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick. Et il m’avait sorti que le film le plus hallucinogène qui soit, c’était The inauguration of the pleasure Dome. Je m’en suis souvenu juste parce que je trouvais le titre super beau. J’ai découvert son travail en VHS et j’en suis rapidement devenu fan.
Des années plus tard, sur Irréversible, il y avait un scandale pré-annoncé disant qu’il s’agissait du «film le plus violent jamais annoncé et jamais montré au festival de Cannes». C’était d’autant plus attendu qu’il était en compétition, à minuit. Dans la salle, c’était jouissif parce que pendant la projection, les spectateurs se sont mis à hurler lors de la séquence de viol. Certains hurlaient même: «on va te faire la même chose, Gaspar…» ou encore «espèce de merde!». Ceux qui étaient restés jusqu’au bout ont applaudi. Mais, de mon point de vue, on se serait cru à un bon match de foot où les gens s’excitaient.
Je suis super fier d’avoir présenté Love en Séance de minuit au Festival de Cannes. Comme toujours, il y a un effet surpuissant sur les films qui y sont montrés. Love a excité les festivaliers, nous étions attendus au tournant. Là-bas, voir un film, c’est comme aller au cirque. Il y a tout cet aspect «bling-bling paillettes» qui sert la carrière commerciale du film parce qu’il génère toute sorte d’excitation, d’envie, de jalousie, de fascination. Et les gens s’acharnent beaucoup plus sur le film lorsqu’il est présenté au Festival de Cannes, en bien ou en mal. Dans quel domaine retrouve-t-on ce genre de phénomène? Nulle part. En littérature, il y a trois quatre livres qui, sur une année, font l’événement. Au cinéma, plusieurs films parviennent à créer des événements, comme si c’était un enjeu majeur dans la culture occidentale aujourd’hui.»
ALBERT DUPONTEL
«Au moment d’Irréversible à Cannes. Je les trouvais tous fous, aussi bien Gaspar que Monica et Vincent. Il y avait la projection à minuit, les rumeurs qui n’arrêtaient pas d’enfler… Moi, je ne sais pas faire ça. Je ne peux pas flirter avec les strass et les paillettes. Cannes, j’étais à deux doigts de ne pas y aller mais on m’a dit que si je n’y allais pas, c’est comme si je n’assumais pas le film. Gaspar cache mieux son jeu que moi et il a raison. C’est un mec classe et élégant. Il vend bien son propos. Prendre la parole dans une émission de télé et foutre la merde, tout le monde peut le faire. En revanche, ouvrir sa gueule à travers un film, sa focale et ses lumières, ça, c’est du lourd… Ce qu’il a voulu raconter avec Irréversible, ça vaut plus que n’importe quel débat télévisuel à la con. A la fin du Festival de Cannes, on prend l’avion. Gaspar me sort: «c’était pas mal». Juste ça… Il n’était pas victime du délire autour d’Irréversible. D’une expérience pareille, tu peux ressortir avec la tête comme un melon. Lui, il avait pleinement conscience qu’au fond, tout ça n’était qu’un jeu.»
KLEBER MENDONÇA FILHO
«J’ai travaillé comme critique de cinéma de 1997 à 2010. J’ai arrêté à partir du moment où j’ai compris qu’il me serait impossible de continuer à critiquer les films tout en les réalisant. La première fois que j’ai couvert le Festival de Cannes, c’était en 1999 et comme pour tout jeune journaliste de cinéma, c’est la première année que vous n’oubliez pas. Cela vient sans doute du fait que vous découvrez un nombre incalculable de films en seulement dix jours et vous n’êtes pas à l’abri de faire des hallucinantes découvertes. Je me souviens précisément de trois films: Intervention Divine de Elia Suleiman qui était en compétition. Je me souviens encore de la projection dans la salle Debussy, j’étais complètement fasciné. L’action se déroulait en Palestine mais ça pouvait se passer au Brésil, je me souviens qu’il y avait une tension permanente et que ça pouvait exploser à tout moment. Intervention Divine reste une grande influence pour Les bruits de Recife. D’autres références sont moins évidentes mais celle-ci l’est. Sinon, la première année où je suis venu au Festival de Cannes, je me souviens encore d’Une histoire vraie de David Lynch. Un film totalement sous-estimé et dont personne ne parle. Pourtant, c’est fabuleux. C’est du David Lynch sans le bizarre, sans la violence. Si je devais citer un troisième film, je dirais Bug de William Friedkin que j’avais vu à la Quinzaine des réalisateurs. En sortant de la projection, je me suis dit: «Mais quel âge a-t-il déjà?». Le Festival de Cannes réclame beaucoup d’énergie pour le journaliste car pendant dix jours, vous êtes sous tension et vous alternez projections, café et cigarettes. Dans cette routine projections-café-cigarette, Bug m’avait halluciné. Une histoire d’amour que j’avais comparé à La Mouche de David Cronenberg.»
HENRY CHAPIER
«En 1996, lorsque je faisais partie du jury du Festival de Cannes présidé par Francis Ford Coppola… C’était une merveille! Francis était extrêmement fair-play, démocratique, laissant la possibilité à chacun d‘exposer son point de vue. Nous avions accordé une mention spéciale à Crash de David Cronenberg. Cela s’est joué à une voix près.»
CLAIRE DENIS
«Je dirais ma rencontre avec Jim Jarmusch. Je l’ai connu à l’époque où j’étais assistante de Wim Wenders. Nous nous sommes rencontrés au Festival de Cannes l’année où Paris, Texas et Stranger than paradise étaient présentés. On avait passé tout le festival à boire des verres dans des bistrots. J’avais l’impression que je n’avais tellement pas d’humour que Jim ne me calculait pas. Plus tard, je suis partie faire des repérages au Cameroun pour mon premier long métrage. A l’époque, il n’y avait pas de portable ni de mail. J’ai reçu un télex où on me demandait d’appeler un numéro à la Nouvelle-Orléans. Je trouvais ça tellement hallucinant que lorsque je suis rentrée à Paris, j’ai composé ce numéro, en sachant qu’il était un peu tard. C’était Jim qui me proposait de venir travailler avec lui sur Down by law. Nous nous sommes retrouvés comme deux européens là-bas. Je n’ose pas le dire mais je crois que j’ai rarement autant ri sur un tournage, en dépit du sujet qui ne prêtait pas à ça et d’un budget très serré. A l’époque, je découvrais Roberto Benigni qui n’était pas aussi connu que maintenant. Aujourd’hui, tout le monde anticipe ce qu’il va faire. Je pense que tout ce qui s’est passé au Festival de Cannes avec La vie est belle l’a paradoxalement desservi. C’est un être irrésistible.»
ATOM EGOYAN
«Mon premier souvenir de Cannes c’est une toute petite chambre nichée dans une ruelle où je me suis réveillé au son d’une harpe dans la cour, dont jouait une jeune femme éclairée par le clair de lune. Je me souviens quand, en 1999, j’ai été refoulé à l’entrée de la fête sur la plage en face du Majestic après la présentation officielle du Voyage de Félicia. Il était co-produit par Mel Gibson, entouré par la sécurité. Je devais rester avec lui, mais j’avais été retenu. Et quand je suis arrivé, il y avait une foule qui attendait pour entrer. Personne ne me croyait quand je disais que j’étais le réalisateur. C’était surréaliste. Finalement un producteur m’a vu et a pu me faire entrer.»
BÉATRICE DALLE
«La projection de Trouble Every Day. Super bon moment! J’étais déjà rentrée à l’hôtel qu’on m’a appelée pour me dire qu’il y avait les pompiers à la sortie de la projo.»
PATRICK BOUCHITEY
«Le Festival de Cannes, ça me rappelle Patrick Dewaere, ça me rappelle quand Série Noire, d’Alain Corneau a été présenté au Festival de Cannes et dans lequel il était formidable. Les critiques de l’époque l’avaient massacré en disant qu’il en faisait des tonnes… Patrick était mille fois supérieur aux acteurs de l’époque. Il n’a rien eu. Alors, autant te dire que les prix d’interprétation, t’imagines ce que j’en pense.»
CATHERINE BREILLAT
«Une vraie jeune fille n’avait pas été sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs, on l’avait refusé… j’avais envoyé une lettre recommandée pour protester en leur disant que l’avenir me donnerait raison. A l’époque, j’étais déchaînée. Évidemment, je ne me faisais pas que des amis. J’étais d’une arrogance inouïe. Ça me faisait très mal quand on me lapidait à travers mes films. Mais ça ne m’a jamais fait changer d’avis. Si j’avais vraiment cru ce qu’on disait de moi à travers mes films, j’aurais arrêté le cinéma, en sanglotant. Au moment de 36 Fillette, si Michel Ciment ne m’avait pas tendu la main, ça aurait été le cas.»
MICHAEL HANEKE
«La présentation de Funny Games à Cannes, lorsque le film a été présenté, ça m’a beaucoup plu parce que quand la femme tire sur le tueur, il y a eu des bravos dans la salle. Les gens ont vraiment applaudi. La scène suivante, quand il fait le rebobinage, il y a eu un silence absolu parce qu’ils se sentaient rattrapés par le calvaire. Je suis arrivé à les faire applaudir à un meurtre. C’est précisément ce que je voulais montrer à travers le tueur: je peux vous emmener où je veux, vous êtes toujours mes victimes. Pas de moi en tant que personne, bien sûr, mais du cinéma.»
ALEJANDRO JODOROWSKY
«Quand Édouard Waintrop (NDLR. le délégué général de la Quinzaine des réalisateurs) m’a téléphoné pour me dire que j’étais sélectionné pour La Danse de la réalité en 2013, j’ai dit c’est là que je dois être, j’étais ravi: sur le tapis rouge il y aurait tous ces gens en pingouin, riches, venus voir et applaudir un film sur la misère.»
ARIELLE DOMBASLE
«Pour mon premier Festival de Cannes, j’ai 23 ans. Je viens de terminer mon tout premier film en tant que réalisatrice, Chassé-Croisé. J’arrive au festival avec mes bobines sous le bras. Le choc de la mer qui scintille, des palmiers, de la plage, mués en cité du cinéma. Ma première fois sur le tapis rouge alors que je suis une parfaite débutante, me voilà mitraillée par des photographes qui ne me connaissent pas. Mon meilleur souvenir, c’est ma dernière réalisation, Opium, en sélection officielle en 2013. Je monte les marches. Les photographes et le public me mitraillent et crient mon nom cette fois: Arielle, Arielle, Arielle! Sur l’écran immense, les images que j’ai faites.»

