Manoel de Oliveira, Kinji Fukasaku, Michel Brault, Elem Klimov, Lino Brocka, Kenji Mizoguchi… N’en jetez plus : Cannes Classics s’annonce très chaos en 2015. Nous avons voulu en savoir plus auprès de Gérald Duchaussoy, assistant de Thierry Frémaux à Cannes Classics.
Comment s’organise une sélection Cannes Classics? A partir de quel mois vous devenez tarés?
Gérald Duchaussoy : Le processus est très variable : certains interlocuteurs nous contactent dès le Festival de Cannes pour le prochain, en octobre, en janvier puis tout s’accélère en mars lorsqu’on se rapproche de l’annonce de la Sélection officielle, bien que celle de Cannes Classics soit plus tardive, entre mi et fin avril. Les projets de restauration sont nombreux, épars, variés, à des stades intermédiaires ou définitifs—voire en cours, sur le même schéma qu’une postproduction d’un film récent car le travail est titanesque : réunir les fonds et retracer la chaîne des droits pour nos interlocuteurs puis l’intervention dans les laboratoires dépend de multiples facteurs (état du négatif, de la bande son, scènes à rajouter). A l’esprit, il y a la philosophie de la restauration : que gommer ? comment accentuer les couleurs ? qui a le dernier mot ? quelle vision avait-on du film ? Tout cela fait que les copies arrivent à des stades divers. Cela est quasiment similaire avec les documentaires cinéma. Pour ne prendre qu’un exemple, La Légende de la Palme d’or (The Golden Palm’s Legend) d’Alexis Veller, qui narre via des interventions personnelles de grands réalisateurs leur rapport à leur Palme d’or, n’a pu être prêt que très tardivement. Idem pour Marius ou Le conte du chrysanthème tardif (Zangiku monogatari) de Kenji Mizoguchi. Et pour notre plus grande joie puisqu’ils sont dotés de qualités très fortes et émouvantes. Pour en revenir à un aspect pratique, de nombreux détenteurs de catalogues, distributeurs, ayants-droit, nous contactent, envoient leur film et ceux-ci sont visionnés. Et le travail s’opère.
Comment se définissent le choix des films et le choix de l’invité d’honneur (en l’occurrence Costa Gavras)?
Gerald Duchaussoy : Il y a un équilibre à respecter en fonction des géographies, de l’importance historique des films présentés, des découvertes à faire remonter et de la qualité des restaurations. Quant à l’invité d’honneur, Thierry Frémaux, doué de son sens historique, choisit une personnalité qu’il souhaite célébrer et faire célébrer : Ingrid Bergman via un excellent documentaire très intime et surprenant présenté par Isabella Rossellini ou Costa-Gavras dont on a hâte d’admirer Z, qui a une énergie politique et sociale, une résonance incroyable avec notre époque, ce qui est le cas de beaucoup de films à Cannes Classics, comme Les Ordres de Michel Brault, film sur l’oppression d’État au ton surprenant teinté d’un voile post-moderne et à un mélange d’image incroyable. Et l’on pourrait continuer longtemps à évoquer la Sélection en miroir de notre actualité ! Cannes Classics est incontestablement un soutien fort au cinéma patrimonial international dans le festival qui donne le ton du cinéma à un moment précis et son avenir également puisque les sorties de film arrivent ensuite pour le public. Il y a donc une énergie à mettre en œuvre afin que le public vienne toujours plus nombreux : on y retrouve des professionnels, distributeurs, exploitants, de nombreux cinéphiles bien sûr, et des journalistes lorsqu’il y a événement, comme avec le film posthume de Manoel de Oliveira où l’on imagine que ce sera le cas. A raison d’ailleurs car il est doux et magnifique.
Des films que vous fantasmeriez de voir à Cannes Classics?
Gérald Duchaussoy : On nous soumet tellement de beaux films que le plaisir est là, intact. Les films à trouver, c’est le travail des détenteurs de catalogue, des cinémathèques, des ayants-droit, nous, nous montrons avec fierté les films dont les meilleures conditions, en présence des équipes de film dans la mesure du possible. Nous sommes impatients à l’idée d’explorer des cinématographies qui méritent découverte ou redécouverte. L’Amérique du Sud, pour ne citer qu’elle, cette année avec deux films argentins, La Historia Oficial de Luis Punzo et Sur de Fernando Solanas, nous fait rêver à des voyages cinétiques prochains. Et nous attendons les autres parties du monde de pied ferme ! Pour finir sur un fantasme, Rocky présenté par Sylvester Stallone et Thierry Frémaux afin de montrer à quel point ce film est chef-d’œuvre sportif d’accomplissement, d’amour et de texte.
Quels sont les films dont vous avez découvert l’existence et qui vous ont cloué?
Gérald Duchaussoy : Le cinéma japonais me renverse tous les jours un peu plus de manière générale, l’Europe de l’est, l’Asie et toujours le cinéma italien qui me cloue au fauteuil. Le cinéma français encore et toujours, je l’avoue, me submerge, mélangeant histoire passionnelle et personnelle. On a envie de tout voir tout au long de l’année sortent en salle, Blu-ray, DVD ou VOD !
Beaucoup de films chaos à Cannes Classics cette année donc…
Gérald Duchaussoy : Je reviens sur La Légende de la Palme, intime, Steve McQueen: The Man & Le Mans, sublime quant au rapport au cinéma, à la mécanique, à l’icône, à l’obsession, Insiang à redécouvrir ainsi que La Noire de… et les films Lumière, car c’est la naissance d’un art que l’on aime profondément, bon sang, toute la sélection, les Welles, les documentaires, Hitchcock-Truffaut ! Pour les amateurs du chaos, je recommande vivement Combat sans code d’honneur de Kinji Fukasaku, un polar dantesque, Les Sans-espoir qui nous relie à The Hill de Sidney Lumet, dont on montrera un documentaire qui est son dernier entretien filmé, Insiang, à l’horreur glaciale et More de Barbet Schroeder, déliquescence narcotique ultime.
*LA SÉLECTION DE PHILIPPE ROUYER
« Dans les docs, j’attends le Hitchcock/Truffaut et le By Sidney Lumet. Il ne faut rien attendre des 2 docs sur Orson Welles, qui font d’ailleurs doublon, même si le TCM est meilleur. Ils ne sont pas mauvais, mais trop généralistes et sans véritable point de vue, ils se contentent de survoler l’œuvre de Welles comme tant d’autres l’ont fait avant. C’est du « Welles pour les nuls ». Sinon j’attends le Citizen Kane en 4K sur lequel Warner travaille depuis des lustres. Pour le reste, je veux voir More pour prolonger le plaisir d’Amnesia, qui est très intéressant. L’hommage à Manoel de Oliveira avec son film posthume tourné de son vivant ! Rocco et ses frères. Insiang pour ressusciter la mémoire de Lino Brocka, grand cinéaste du chaos. Le conte du chrysanthème tardif est un des plus beaux Mizoguchi. Touch of Zen obligatoire ! Curieux du Klimov (Welcome or No Trespassing) »
*LA SÉLECTION DE GÉRARD DELORME
« Quelques points dignes d’attention: Combat sans code d’honneur (Fukasaku) restauré, Welcome or no trespassing d’Elem Klimov (jamais vu, mais c’est intrigant), More de Barbet Schroeder, qui passera en même temps que son dernier, le docu Hitchcock/Truffaut que j’ai vu (prévisible, mais très excitant), et By Sidney Lumet, dont je ne suis pas fan des films, mais c’est quand même un cinéaste très intéressant, qui a écrit un des meilleurs livres sur la mise en scène…«

