Cannes Jour 9. Le déluge. L’orage gronde et les rues s’inondent. Il faut s’armer de courage pour voir les films d’un cinéaste iranien qui joue sa vie à chaque film, le portrait d’une grande autrice italienne, et un Black Swan made in china. Grosse chute de la qualité générale des films constatée depuis quelques jours. Mais on prend notre mal en patience car l’avenir s’annonce radieux.
C’était la chialade du Festival de Cannes. La montée des marches de Jafar Panahi, cinéaste souvent pris pour cible par le régime iranien pour ses films engagés, retenu prisonnier en 2010 alors qu’il devait se rendre au Festival en tant que jury, a ému les festivaliers. Son film, Un Simple accident, est le favori des pronostics. Il faut dire qu’il remplit plusieurs cases. Chargé politiquement, Un Simple accident est un tour de force scénaristique. S’ouvrant sur un accident – une collision avec un chien errant – filmé depuis l’habitacle d’une voiture, le film évolue de manière surprenante en se fixant sur un personnage qu’on pensait secondaire, Homid, l’employé d’une volière, qui croit reconnaître dans le père de famille qui conduit le véhicule, l’homme qui l’a torturé pendant des mois en prison. C’est le bruit que fait la prothèse à la jambe droite de ce dernier qui le trahit. Panahi filtre les informations, à mesure que la folle journée d’Homid avance. Pris d’un doute, alors qu’il s’apprête à enterrer vivant celui qu’il prend pour son bourreau, après l’avoir kidnappé en pleine rue, il part en croisade auprès de ses anciens compagnons de cellule afin de déterminer si oui ou non il s’agit bien du fameux Eghbal la Guibole. Un Simple accident se mue alors en road movie à vitesse d’escargot, où chaque arrêt donne lieu à une rencontre avec un ancien détenu, donnant sa version de l’histoire et noircissant le portrait du prétendu bourreau.
Après Les Graines du figuier sauvage de Rasoulof l’année dernier, Un Simple accident est le deuxième long métrage iranien à parvenir chez nous qui traite du mouvement de révolte qui a marqué le pays en 2022 dans la foulée de « Femme, Vie, Liberté ». Si Panahi, dans sa subtilité habituelle, ne le mentionne jamais directement, le film baigne dans cette atmosphère de révolte qui gronde et de haine du pouvoir en place. Le film trouve son acmé en fin de parcours, dans une scène d’interrogatoire nocturne tournée en plan-séquence. Alors que Panahi pourrait faire basculer son film dans la barbarie et la loi du talion, il les absout en les rendant plus humains que leur bourreau. Un Simple accident est plus classique dans sa forme que les précédentes œuvres hybrides de l’auteur, mais cela pourrait lui ouvrir les voies de la Palme d’or. De notre côté, si le film nous a ébloui par ses qualités d’écriture et de mise en scène, ses mécaniques trop huilées, sans fioriture, nous ont laissé un peu à distance.
On redoutait le retour de Mario Martone en Compétition, 3 ans après l’indigent Nostalgia. Fuori est bien le désastre escompté. Centré sur les années en prison de l’écrivaine Golardia Sapienza, foncière anarchiste et anti-fasciste, qui eut toutes les peines du monde pour faire publier son chef-d’œuvre L’Art de la joie, finalement reconnu de manière posthume grâce à son édition en France en 2005, le film est un empilement de moments de sororité, pour la plupart anecdotiques. Appliqué dans sa reconstitution, bien interprété par des actrices au diapason (Valeria Golino en tête), Fuori a toutes les peines du monde pour saisir la personnalité à contre-courant de Sapienza. Sa relation avec la militante d’extrême gauche Roberta, entre amour passionnel et mère de substitution, sert de moteur dramatique au film, mais leurs scènes entre disputes et remémorations nostalgiques souffrent d’un manque de velléité cinématographique. Fuori ressemble à un téléfilm de la Rai à fins commémoratives. Du cinéma-musée poussiéreux. Aveu d’échec du film : toute sa thèse, qui est celle du livre L’universita di Rebibbia (la prison où a séjourné Sapienza), selon laquelle la prison pour femmes est un espace paradoxalement plus libertaire que la société italienne, ne prend corps que dans les images d’archives de Sapienza invitée à une émission de TV, diffusée pendant le générique de fin.
À la Quinzaine des cinéastes, on a vu un ersatz chinois de Black Swan. Le bien nommé Girl on Edge, premier long-métrage de Jinghao Zhou, filme la relation toxique entre une jeune patineuse artistique et sa coach et mère, aux méthodes d’entraînement virulentes et peu orthodoxes. S’insère, dans ces rapports déjà peu heureux, une rivale, au style de patinage plus libéré. À part quelques séquences de patinage impressionnantes, le film enchaîne les scènes attendues : engueulades, auto-mutilation, virée en club, tentative de viol. Jinghao Zhou signe un portrait peu flatteur du milieu du sport chinois, soumis à d’extrêmes pressions, qu’il mêle intelligemment aux rapports tendus entre parents et enfants en Chine. Efficace, mais sans surprise, et même interminable à cause d’un final inutilement explicatif et empêtré dans la guimauve.
Kristen Stewart et son The Chronology Of Water, Harris Dickinson et son Urchin : poursuivons notre tournée des popotes du Certain Regard avec un nouveau gros morceau réalisé par une actrice iconique au doux nom de Scarlett Johansson (et un fidèle Adrien Brody dans l’assistance debussienne, assis juste à côté de l’équipe, qualifié de gentle brutalist par un Thierry Frémaux particulièrement en verve). Ou l’amitié inattendue d’une Floridienne de 94 ans (jouée par June Squibb, l’actrice de Nebraska) avec une étudiante de 19 ans (Erin Kellyman) à New York. Eleanor Morgenstein tente de reconstruire sa vie après la mort récente de sa meilleure amie. Sans trop qu’on sache pourquoi, la truculente dame s’approprie le récit de sa bestah défunte. Et pas n’importe lequel : elle raconte qu’elle aussi a survécu à la Shoah (dans la vraie vie, que nenni, elle s’est convertie tardivement, en 1953).
Bon. On va pas se mentir, on a trouvé le film faiblissime, principalement en raison du manque d’enjeu qui habite le perso principal : à aucun moment, la nonagénaire, qui perd déjà un peu la boule, ne craint d’être démasquée pour son gros mensonge. Nulle angoisse chez elle comme chez le spectateur qui essaye de s’attacher à d’autres éléments (pas mal quand même, les cornets de churos qu’on vend du côté de Coney Island…) Le pitch, qui aurait pu donner lieu à un scénario retors et pas spécialement dans les clous, se heurte à une galerie de persos secondaires tous très mièvres dont même Sundance – pourtant loin des sommets d’antan – ne veut plus. On voit bien ce que Scarlett a cherché à faire : une comédie douce-amère autour d’un type de personnage du troisième âge peu montré au cinéma, ce qui est assez louable. Mais c’est le risque de tout faire reposer sur les épaules de son personnage principal. Tout ce qui s’active autour paraît fadasse.
Toujours au Certain Regard, on a été que moyennement convaincus par Love me tender, deuxième long d’Anna Cazenave Cambet (De l’or pour les chiens, projeté à l’édition « fantôme » de Semaine en 2020). L’adaptation d’un best seller écrit par Constance Debré et incarnée ici par Vicky Krieps, entourée d’un casting sexy à souhait : Antoine Reinartz, Monia Chokri, Ji-Min Park, Salif Cissé, Julien de Saint-Jean, Jean-Baptiste Durand (bref, que des gens qui sont descendus sur la Croisette avec deux ou trois autres films sous le bras). Ou l’histoire d’une fin d’été qui voit Clémence annoncer à son ex-mari qu’elle entretient désormais des histoires d’amour avec des femmes (l’une des thématiques incontournables de ce festival, de La Petite Dernière à Des preuves d’amour). La vie de Clémence bascule lorsque son ex lui retire la garde de son fils. Clémence va devoir lutter pour rester mère, femme, libre… C’est-à-dire qu’elle fait des rencontres amoureuses en écumant les bars de la rue de Belleville, et qu’elle va rendre visite à son vieux père en mobilité réduite…
Bon. On va pas se mentir (bis), on n’a pas trouvé le film génial. Et on s’est même dit en sortant qu’il était dommage que la réal d’un premier long imparfait mais avec beaucoup de caractère (cf. ces plans de plage brûlants sous un soleil terrassant en ouverture de De l’or pour les chiens) ait si vite rejoint les rives d’un cinéma petit-bourgeois, cinéma qui n’est jamais foncièrement déplaisant au demeurant, mais qui peine juste à nous faire décoller de notre siège. Peut-être étions-nous chafouin après huit jours de festival, mais on a trouvé particulièrement plats les morceaux de prose debréenne lus par la voix sentencieuse d’une Vicky qu’on a l’habitude d’adorer par ailleurs. Reste la révélation d’un formidable môme de huit ans (Viggo Ferreira-Redier) qu’on espère revoir au plus vite.


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