[CANNES 2025] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL – JOUR 8

Cannes Jour 8. Début de la seconde semaine de Festival. Les rues cannoises et les salles se vident peu à peu. On rentre dans le ventre mou du Festival avec des films moins emballants, du moins sur le papier. Mais qu’en est-il vraiment ?

Film chaos ultra attendu cette année, 4 ans après le triomphe surprise de Titane, Alpha de Julia Ducournau a décontenancé plus d’un festivalier. Localisé au Havre, ce troisième long-métrage, soutenu en partie par des boîtes de production américaines (Film Nation, Neon) poursuit les expérimentations narratives et visuelles de Titane. Entouré des stars Tahar Rahim et Golshifteh Farahani, la jeune Mélissa Boros incarne la Alpha du titre, une adolescente ostracisée par ses camarades de classe lorsqu’ils découvrent qu’elle doit se faire tester à cause d’un tatouage fait à l’arrache lors d’une soirée, alors que plane l’ombre d’une épidémie meurtrière transformant les malades en statue de marbre.

Sur le papier, Alpha a de quoi emballer. Traiter des ravages du Sida et de l’addiction à l’héroïne sous le prisme du body horror est une excellente idée, en plus d’être singulière. Le film tient d’ailleurs ses promesses, le temps d’un échange candide entre Alpha et son oncle atteint du mal incurable, puis d’une soirée entre pré-ados destroys. Les premières apparitions des hommes ou femmes de marbre sont même impressionnantes et réaffirment les talents de la cinéaste pour figurer l’organique. Hélas, le récit inutilement alambiqué nous balade ensuite entre passé et présent, aisément reconnaissables grâce à la différence de teintes de l’image (orange argileux pour le passé, gris sinistre pour le présent) et aux coupes de cheveux de Golshifteh Farahani et Emma Mckey. Un procédé narratif censé laisser planer un voile de mystère sur le film, mais tellement éculé depuis les années 2000 (revoyez Memento ou Requiem For a Dream dont Alpha est un lointain cousin) qu’il ne fait qu’en alourdir le propos. Visuellement, le film tourne également à vide, un comble pour une cinéaste qui a pallié les manquements de son écriture par une certaine maîtrise formelle. A part quelques belles idées employées pour détourner le gore attendu (le sang transformé en poussière, la chair en pierre) Julia Ducournau peine à donner corps à des scènes puissantes. Le renfort constant de musiques tonitruantes ou de séquences d’hystéries avec des acteurs en roue libre sont symptomatiques des faiblesses d’un film qui a tous les atours d’un gros ratage. C’est d’autant plus triste que le film, une fois débarrassé de tous ses artifices, parvient enfin à nous toucher dans les toutes dernières minutes.

Qu’il est loin le temps de la fraîcheur du Caire Confidentiel, néo-noir découvert en 2019. On faisait la connaissance d’un cinéaste suédois d’origine égyptienne, pourtant rompu à l’exercice de la réalisation depuis la fin des années 2000. Déjà sélectionné en Compétition en 2022 avec La Conspiration du Caire (Prix du scénario), Tarik Saleh est de retour cette année dans la catégorie reine avec Les Aigles de la République. Si le film semble un temps marqué un écart vers la comédie satirique avec cette histoire d’un acteur star, George Fahmy (l’inénarrable Fares Fares), forcé d’incarner le président despotique Al-Sissi pour un biopic dédié à sa gloire, il finit vite par revenir en terrain connu : le thriller politique. George Fahmy devient à son insu rôle principal d’un autre film, une machination visant à assassiner le dictateur. Si le twist surprend, le film a toutes les peines du monde à intéresser le spectateur devant le spectacle poussif de ce piège se refermant sur son protagoniste. La sieste du Festival.

Si la Compétition déçoit, ce n’est pas le cas d’Un Certain Regard avec la découverte du grisant Pillion, premier long-métrage de l’espoir du cinéma britannique, Harry Lighton. Fort de son casting solide, le film narre la relation amoureuse entre un biker féru de BDSM (Stellan Skarsgard) et son soumis (Harry Melling). Une romcom étonnante, qui n’a pas froid aux yeux, se privant même de juger, du moins pendant un temps, les tendances subversives du couple. Harry Lighton n’y va pas avec les pincettes : asservissement, lutte, humiliation, tout y passe dans la joie et la bonne humeur. On aurait presque envie de s’acheter une panoplie en cuir. Malheureusement comme toute romcom qui se respecte un peu trop, Pillion tend à une certaine consensualité dans son dernier segment, pour parfaire l’apprentissage de son protagoniste (le soumis). Une fin douce-amère convenue mais qui laisse une porte entrouverte à la subversion.

Quelques mots sur The Love That Remains de Hlynur Pálmason, cinéaste très aimé dans ces colonnes et dont on attend encore, depuis le merveilleux Godland (2022), la première entrée en Compétition. Ou la trajectoire intime d’une famille dont les parents se séparent, filmée sur un an : Anna est une artiste originale dont le talent reste encore confidentiel (les motifs imprimés sur ses toiles le sont via la rouille, ce qui est pour le moins original et fort scandinave), Magnus est un pêcheur solitaire souvent absent sur de longues périodes et qui ne digère pas la séparation. Au milieu, trois enfants qui ne sont autres que ceux du cinéaste, qui résume ainsi son projet : « C’est un film sur le quotidien, le familier et l’étrange, avec un aspect onirique. Je voulais aussi que les choses soient fluides, en mouvement permanent, comme de l’eau. » Au milieu surtout, la vie, saisie dans son simple appareil, portée par une tonalité aigre-douce et des personnages qui allient le haut en couleurs et le calme nordique, alliage pour lequel Pálmason se révèle très doué. De légères touches fantastiques – L’étrange créature du lac noir ressuscité dans un coq géant – viennent déborder des plans séquences « réalistes » commencés depuis 5 bonnes minutes, un peu comme si Kelly Reichardt avait fait un enfant (blond aux yeux bleus) avec Apichatpong Weerasethakul. Bâti sur un rythme extrêmement doux, The Love That Remains peine peut-être à passionner sur l’ensemble de ses scènes, mais reste le meilleur des calmants après les facéties électroniques du Vertigo. On file ensuite au Certain Regard pour découvrir Météors de Hubert Charuel.

« Je vais pas mourir en Haute Marne ». Saint-Dizier, haut lieu de la Diagonale du vide. Trois amis de longue date. Tony (Salif Cissé) est devenu le roi du BTP, Mika (Paul Kircher) et Dan (Idi Azougli) les rois de rien du tout, si ce n’est peut-être de l’addiction à la clope et à la bibine. Ils ont beaucoup de rêves et pas beaucoup de chance. Après un nouveau plan raté – un vol de chat qui menace de les envoyer en prison – ils doivent bosser pour Tony dans une poubelle nucléaire, activité qui n’est pas sans risque, même avec la meilleure précaution du monde. Jusqu’ici tout va mal…

Tout est dit ou presque dans ce synopsis amélioré tiré d’Allociné (nous entrons dans un moment critique où résumer un film en quelques mots relève de la gageure post-mojito) dans ce film qui ne décolle jamais vraiment. C’est peu dire que la déception est grande tant nous aimions Petit paysan : la finesse d’écriture de Claude le Pape (par ailleurs réalisatrice de l’excellent moyen-métrage La maison (pas très loin du Donegal) semble ici activée sur un mode trop intermittent, ne pointant qu’en début de film. Interrogés au sujet de leur larcin initial, Mika et Dan, qui ne sont pas les cornichons les plus dégourdis du bocal, nient avec affront toutes les preuves évidentes qui convergent vers eux : ici un certain art de la bêtise se mue en matière détonatrice face à l’institution et son désir de mise en cage. Ce potentiel comique restera quelque peu en jachère pendant le reste du long-métrage : certaines scènes sont comme détachées du reste, comme monolithiquement arrimées à la dimension drame socialdu film (faisant péter les coutures narratives, tout l’art de Petit Paysan était au contraire de savoir agréger ensemble tout ça).

Alors que le scénario promet une montée en suspense après que le personnage de Tony propose à ses deux amis nigauds d’acheter leur silence suite à un accident renvoyant à la négligence de son entreprise, Météors ferme vite cette porte-là et passe à autre chose en auto-détruisant les petits enjeux qu’il avait lentement commencé à créer. Si le film est loin d’être une croûte – terme qu’on croise parfois en Compétition cette année mais qu’on voit très peu dans les sélections parallèles, c’est à noter – son tempo comme anesthésié, et ses personnages touchants-sans-plus, fait qu’on peine à savoir vraiment sur quel pied il souhaite danser. Et ce n’est pas la présence de James Franco dans la salle qui nous fera revoir notre jugement…

Le film-brochette de cette édition 2025 est Classe moyenne, une comédie satirique consacrée à la lutte des classes – mais non réalisée par Michel Leclerc – qui nous a bien fait marrer, ce qui n’est au demeurant pas vraiment l’affect dominant depuis l’ouverture du festival voilà maintenant sept jours. Maqué avec Noé Abita, Mehdi (Sami Outalbali) a prévu de passer un été tranquille dans la somptueuse demeure de ses beaux-parents (Laurent Lafitte en avocat couard féru de locutions latines et Elodie Bouchez en actrice plus trop dans le coup capitalisant sur sa carrière d’antan). Dès son arrivée, un conflit éclate entre la famille de sa fiancée et le couple de gardiens de la villa (Ramzy Bedia et Laure Calamy). Comme Mehdi est issu d’un milieu modeste, il pense pouvoir mener les négociations entre les deux parties et ramener tout le monde à la raison.

Pourtant, tout s’envenime dans ce film tambour haletant qui rappelle par endroit la comédie à l’italienne, dominante arrabiata : tout l’art est de savoir faire porter à ses personnages des masques outranciers sans verser dans la grasse caricature, piège évité d’emblée par une mise en situation habile (l’odieux Laurent Laffite sommé de s’excuser chez ses gardiens après qu’un accident de fosse septique – ou plutôt de fosse toutes eaux – a donné un drôle de parfum à la soirée de la veille)… Classe moyenne réserve aussi quelques sorties cinglantes, et en définitive très justes, sur le désintérêt des Affaires vis-à-vis de l’art : même au sein d’une même classe sociale, le mépris pointe, comme quand un Lafitte féroce fait semblant de partager son enthousiasme pour le dernier rôle dégoté par sa compagne – tout le monde sait qu’on ne peut pas « faker » ce genre de réactions, et qu’ici le corps parle plus que les mots, combien même ce sont ceux d’un avocat expérimenté.

Certes, tout n’est pas hilarant dans ce film qui tente une vanne toutes les 30 secondes, mais l’ensemble du casting réussit à cohabiter sans que personne ne tire la couverture à soi, comme si le film était une colo à part entière. C’était du reste l’ambiance du théâtre Marriott, chauffé tel une marmite par un propos préliminaire de Lafitte : « en fait, vous êtes beaucoup plus chauds qu’en Lumière ! »

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