Cannes Jour 5. Début du premier week-end, et donc marathon de films. On ne va pas se mentir, à seulement J+5, le Festival tient toutes ses promesses, et ceci dans toutes les sélections. On plaint les différents jurys au moment de bâtir leur palmarès. Il y aura forcément des déçus.
En Compétition, deux gros morceaux ont été présentés. Toujours signé chez l’écurie A24, le cinéaste américain Ari Aster fait définitivement ses adieux au cinéma d’horreur avec Eddington, farce politique sur l’Amerique contemporaine, et plus particulièrement post-2020. Le film prend place en mai 2020 (premier ancrage historique chez Aster), en pleine pandémie de Covid-19. Le shérif Joe Cross (Joaquin Phoenix), frustré par les mesures sur le port du masque, se sent pousser des ailes et se présente aux élections locales face au maire sortant Ted Garcia (Pedro Pascal). Tout ce petit monde est inquiété par la montée du mouvement Black Lives Matter à la suite du meurtre de George Floyd par un policier de Minneapolis, alors même que les conspirationnistes et sectaires pullulent, tel un autre virus.

Comme d’habitude chez Ari Aster, l’argument de départ est propice à une bascule dans le délire et le bizarre. Eddington, fort de ses 2h30, part dans tous les sens, là où Beau is Afraid suivait une trajectoire linéaire. C’est que le cinéaste a beaucoup de comptes à régler avec les États-Unis et ses habitants. Tel un Trey Parker et Matt Stone de la grande époque de South Park, le cinéaste se fait le barde d’une Amérique en déliquescence, inondée de fake news, de complots absurdes et d’idées rances. Une onde boostée aux réseaux sociaux qui prennent une place importante dans Eddington. Joe Cross s’improvise Donald Trump du pauvre, en plus opportuniste et couard, et pas moins salaud, change de fusil d’épaule à de nombreuses reprises, s’improvise un temps ami des Black Lives Matter, avant d’accabler son sergent noir pour sauver sa peau. Tout ça dans un ton cartoonesque, comme un Tex Avery plongé dans la suie. Un film drôle et misanthrope, qui frôle à de nombreuses reprises la boursouflure, mais qui fait mouche dans sa composition du cauchemar de l’Américain républicain moyen. Il n’est pas interdit de voir en Eddington un Rio Bravo démoli à la tronçonneuse et recomposé en un néo-western horrifique, où Joaquin Phoenix joue un anti-John Wayne finalement individualiste, qui ne parvient jamais à faire communauté, contrairement à son illustre modèle. Beaucoup ont détesté, nous, on a adoré.

Émotions palpables (palmables?) hier après-midi au Grand Théâtre Lumière où Hafsia présentait son 3e long-métrage de cinéma, narrant l’histoire de Fatima, 17 ans et petite dernière d’une famille joyeuse et aimante, avec qui elle vit en banlieue. Lorsqu’elle intègre une fac de philo à Paris – où on lui parle, sûrement de façon un peu attendue, du Discours sur la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie – un nouveau monde s’ouvre à elle. Et notamment celui du désir : on pourrait dire que ce film d’une heure 46 est tout entier tourné autour de la question du désir, d’à quel point il peut avaler tous les compartiments de notre vie, de ce qu’on lui cède ou non, de ce qu’on en réprime aussi. Mais également des mots très compliqués pour le décrire : l’actrice principale Nadia Melliti y est souvent filmée longuement en gros plan sans le moindre mot prononcé (et on sait depuis la masterclass De Niro mercredi qu’un long silence vaut souvent mieux qu’un long discours).
Les lecteurs les plus exigeants de ce site se diront à juste titre qu’une histoire de désir heurté chez une ado de 17 ans qui découvre les choses de la vie, ils l’ont déjà vue mille fois, en premier lieu dans le roman éponyme de Fatima Daas à la base du long-métrage. On ne pourra pas vraiment leur donner tort, ni s’abriter derrière cette réponse facile (et seulement à moitié légitime, tant ces considérations transcendent l’orientation des uns et des autres) : « oui, mais il s’agit ici de la naissance d’un amour lesbien ». La beauté du film réside justement dans une certaine naïveté – il suffit de voir à quel point tous les personnages ici ne visent pas une originalité sur-écrite, mais trouvent à s’épanouir autrement, d’abord par un rapport charnel et quasi-primitif à la caméra, loin de toute logique pré-existante de calcul – et un côté premier degré déjà à l’œuvre dans un autre mélo ardent (Une histoire d’amour et de désir de Leyla Bouzid). Kechichien mais pas trop (le « savoir regarder les acteurs » moins le male gaze). On voit mal la chose échapper au palmarès de la semaine prochaine. S’il ne nous a pas entièrement tourneboulés, voilà en tout cas la confirmation d’une cinéaste de 38 ans déjà précieuse. Elle mérite votre amour!

À la Semaine de la critique, premiers et deuxièmes films font le bonheur des festivaliers. Comme celui du réalisateur Martin Jauvat à la Semaine de la Critique. Baise-en-ville : « petite sacoche généralement munie d’une dragonne, permettant de transporter l’essentiel pour passer une nuit. » Un outil qui sera bien utile à Sprite, 25 ans, qui doit absolument trouver un job après son retour au bercail parental. Mais pour travailler, il faut le permis. Et pour se payer le permis, il faut un emploi… Alors qu’il se fait engager par une start-up spécialisée dans le nettoyage d’appartements au lendemain de fêtes, sa monitrice d’école lui enjoint de s’inscrire sur une application pour séduire les jeunes femmes habitant près de ses lieux – toujours mouvants – de travail. Mais nouveau problème : le garçon, joué par Martin Jauvaut lui-même, n’est pas vraiment le petit cousin de Hitch ou du bachelor célibataire…
Cette logique de vases communicants, imbriquant les problèmes les uns aux autres, tisse la toile narrative du nouveau film du réalisateur de Grand Paris, film bonbon réticulaire montré à l’ACID en 2022. Pour ceux qui aimaient déjà la loufoquerie bande dessinée du précédent opus, et cet humour poético-weirdo allant chercher l’intersection parfaite entre Kaurismäki, Forgeard et Dupieux, aucun dépaysement à prévoir avec ce second long-métrage, où s’invite au passage un sacré casting (Emmanuelle Bercot, William Lebghil, Sébastien Chassagne, Anaïde Rozam, Michel Hazanavicius, Annabelle Lengronne, Aurélien Bellanger, Géraldine Pailhas…). Pour ceux qui trouvaient ça un peu léger, Martin Jauvat a densifié quelque peu le propos, racontant non seulement les galères de la vie de banlieue (y compris pavillonnaire) mais aussi celle du cœur : le sexe y est par exemple assez habilement saisi soit comme un truc à vite satisfaire, soit au contraire comme un intimidant giant stepherculéen, mais toujours dans sa dimension anxiogène et aliénante.
Appuyé sur des répliques concon que peu de cinéastes maîtrisent aussi bien – « Ouais, je suis en intérim.. Mais c’est temporaire, hein ! » – Baise-en-ville offre aussi un écrin en or à une Emmanuelle Bercot gé-nia-lis-sime en mentor-matrone du jeune vingtenaire paumé. C’est probablement dans l’art d’étirer les situations et les gags, de gonfler des parcelles d’action sur le papier insignifiantes – rappelons que toute l’intrigue part d’une histoire de bonde de baignoire confisquée par la mère de Sprite pour le punir de n’être qu’une andouille à lunettes dépourvue de tout projet – que la liberté de Jauvat réussit le mieux. Bien curieux de voir le virage que sa carrière prendra (encore un adulescent en manque de repères ?) pour son troisième long…

Toujours à la Semaine, Left-Handed Girl, écrit et produit par Shih-Ching Tsou (et co-produit et monté par Sean Baker – qui on le rappelle a été lauréat de la palme d’or 2024 avec Anora) fait bien plaisir. Le projet était prévu depuis 2012 et, malgré des raisons financières qui ont ralenti le processus, il tient bien le cap. Il a été entièrement tourné à l’iPhone et cela se ressent au visionnage sans pour autant être dérangeant : le film est dynamique, il se déroule à Taipei, capitale vivante et animée, souvent filmée de nuit. On nous présente la vie d’une mère célibataire et ses deux filles, qui se réinstallent dans la ville après l’avoir quittée quelques années. Elles redécouvrent les lieux et se les réapproprient : la mère loue un stand pour vendre des plats dans le célèbre marché de nuit et la fille aînée se trouve un job de préparatrice de noix de bétel, alternative à la cigarette connue en Asie. La petite dernière est encore à l’école. Le quotidien de la famille semble être bien huilé jusqu’à ce que des révélations soient faites et bouleversent un certain équilibre. Ce film nous embarque dans l’intime de protagonistes principalement féminins qui essayent de se soutenir malgré toutes les difficultés rencontrées et le sentiment de honte que les femmes peuvent ressentir dans certains choix de vie, encore aujourd’hui.

Dans la section Un Certain Regard, enfin, une surprise qu’elle est très bonne. Petit à petit, Stéphane Demoustier, Frère de, fait son chemin dans le cinéma français. L’ancien fonctionnaire du Ministère de la Culture au sein département de l’architecture (on va y revenir) devenu producteur avec sa compagnie Année Zéro, puis réalisateur de films à budgets restreints (Terre Battue, Allons Enfants), a connu un tournant ses dernières années avec un César de la meilleure adaptation pour La Fille au bracelet en 2021 et surtout celui de la meilleure actrice pour Hafsia Herzi dans Borgo en 2025. Le voir hériter d’un projet aussi ambitieux que L’Inconnu de la Grande Arche, centré sur le chantier du célèbre monument de La Défense de 1983 à 1987 et sur son architecte, était un défi attendu dans sa carrière. Un défi qu’il relève haut la main. Il est curieux de voir L’Inconnu de la Grande Arche débarquer à peine quelques mois après The Brutalist de Brady Corbet, tant les deux films proposent une vision à la fois proche et lointaine d’une figure rarement mise en scène au cinéma, l’architecte. Dans les deux films, l’architecte est un homme religieux, décentralisé, issu d’un autre pays, et qui débarque dans un cadre faussement accueillant.
Mais là où Corbet filme l’échec de László Toth comme un coup du destin, parce qu’il est un juif survivant de la Shoah, immigré dans un pays hostile – au fond, les deux sujets primordiaux de The Brutalist – Demoustier en reste à un degré plus réaliste, politique et social. Certes, l’impossible conciliation entre Johan Otto von Spreckensel et ses commanditaires (Mitterrand et Subilon) vient aussi de ses croyances, mais l’échec tient avant tout d’une conception du monde et de l’art en plein bouleversement dans les années 80 en France. La première cohabitation sous la Ve République entre un Président de gauche et un Premier Ministre de droite marque la fin d’un rêve et d’une époque, le passage définitif et sans retour d’une France socialiste, culturelle, à une France des profits, capitaliste. Tout ça aurait pu être trop discursif ou théorique, mais Demoustier emballe son film avec précision, humour et élégance, bien aidé par un casting d’une rare justesse. Claes Bang, vu dans The Square, est un Johan Otto von Spreckensel droit, digne et fier, secondé par sa femme qui tire les ficelles, jouée par Sidse Babett Knudsen (l’héroïne de Borgen). Face à lui, la galerie de français est haute en couleur : Michel Fau hilarant en Mitterrand, Xavier Dolan hystérique en Subilon et Swann Arlaud étonnant de fausse gentillesse dans le rôle de l’architecte Paul Andreu. Un film à surveiller à la prochaine cérémonie des César…

Et enfin, toujours dans la section Un Certain Regard, signalons une curiosité : La Misteriosa mirada del flamenco. Surréaliste et fantastique malgré son ancrage dans le Chilli des années 80, ce film nous fait découvrir un cabaret dans le désert tenu par des drags-queen vivant en communauté. Elles s’occupent d’une petite fille d’une dizaine d’années que quelqu’un aurait abandonné devant la maison. L’une d’entre elles, surnommée Flamenco, prend soin de l’enfant comme une mère. Les femmes du cabaret partagent une certaine complicité, ce qui crée une ambiance sécurisante à la maison, cocon qui protège Lidia de l’extérieur. Cependant, cette stabilité est mise à l’épreuve lorsqu’un amant de Flamenco débarque et qu’une maladie qu’on nomme la « peste » s’impose. Ce film traite de plusieurs sujets avec habileté : l’enfance dans une structure familiale atypique, le sida dans les années 80, les relations abusives, le désert comme endroit de vie avec ces petits villages mais aussi le monde du spectacle comme microcosme joyeux. Les personnages sont attachants et le ton du film, qui passe de la douceur à la violence en vaut largement le détour.



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