[CANNES 2025] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL – JOUR 3

Cannes, Jour 3. Il fait toujours très beau sur la Croisette, la météo n’a pas été altérée par une flopée de films sombres, aux sujets lourds. Peut-être le doit-on à la myriade de stars qui ont marqué la journée de mercredi ? Tom Cruise en tête d’affiche, Todd Haynes honoré à la Quinzaine des cinéastes d’un Carrosse d’or et surtout le néo-palmé d’or : Robert De Niro.

Justement, le Chaos a eu l’insigne honneur d’assister à la masterclass de Robert de Niro, à peine remis de ses émotions de la veille (« Souvenez-vous de ce moment », nous a balancé un Frémaux tout heureux en Debussy, évoquant aussi les larmes de « Leo » et de « Quentin » lors de l’ouverture, glissant une pensée au grand absent de la soirée : son fidèle « Marty »). Seul petit hic de la journée : le Chaos n’avait pas été informé que la masterclass serait modérée par JR, l’homme au chapeau-gros-melon toujours prêt à faire passer son travail avant celui des autres, sous une apparente modestie qui ne dupe plus grand monde : pendant 45 minutes, nous avons eu droit à des indiscrétions plus ou moins captivantes sur les films que l’artiste a consacrés à « Bobby » entre deux bouibouis new-yorkais, passant à la trappe tout le reste… Croyez-le ou non, mais pas un mot ne fut prononcé sur Taxi Driver, Deer Hunter, Le Parrain, Heat ou Les Affranchis : voilà qui a le mérite de l’originalité.

Curieux exercice que de faire dialoguer l’homme aux questions tunnel-sans-fin et l’acteur le plus iconique de l’histoire de Hollywood ! Deux heureux lots de consolation cependant : le premier, c’est que le public a pu prendre la parole, et s’adresser directement au monstre sacré (le monstre sacré des monstres sacrés, même) qui s’est soudain montré plus expansif. Le deuxième, c’est que ce genre d’événements permet aussi de remplir sa besace de souvenirs personnels, en l’occurrence ici, celui de pouvoir partager une pissotière avec Quentin Tarantino himself, croisé donc (sans ses hommes de main) aux toilettes de la terrasse presse du Palais… Il nous semblait indispensable de vous faire part de cette info rafraîchissante.

Côté cinéma, votre merveilleuse équipe a pu se rendre à la Semaine de la Critique, qui ouvrait hier sa propre compétition avec le premier film néerlandais sur la Croisette depuis Borgman en 2013 (les films français de Verhoeven ne comptent pas) et également le premier long-métrage de Sven Bresser. Tourné dans les paysages moins connus des roselières hollandaises, plus rugueux et moins glamour que les champs de tulipes, Reedland est un polar rural austère et avare en dialogues. Le film épouse en cela la psychologie et le point de vue de son protagoniste, Johan, un fermier sexagénaire joué par le vétéran Gerrit Knobbe, sosie teuton de Didier Deschamps (de roseaux), s’il avait joué pour les Oranje. Le film s’applique dans un premier temps à restituer le rituel de la culture du roseau dans une séquence d’ouverture plutôt impressionnante de maîtrise visuelle. C’est qu’entre le grain de l’image et le côté hypnotique du vent dans les roseaux, Sven Bresser, son chef opérateur et son équipe son composent un chant des éléments – terre, air, feu et eau sont tous les quatre conviés, dans cet ordre.

Du quotidien millimétré et en péril de Johan, car menacé par les lois européennes et la concurrence chinoise, le film glisse doucement vers le thriller lorsque ce dernier découvre dans sa parcelle le corps dénudé et sans vie d’une jeune fille du coin. Devant le piétinement de l’enquête criminelle, le fermier décide d’y mettre son grain de sel et de plonger un peu plus dans la noirceur. On a là tous les arguments d’un bon polar campagnard, à la croisée des chemins entre Miséricorde (sans le désir) et Petit Paysan. Le versant criminel du film, appuyé par le dérèglement psychologique de Johan, en proie à des méandres fantastiques gratuits (une matière noire qui lui colle à la peau) comme pour forcer le trouble et mystère, s’essouffle hélas très vite. À aucun moment les passages oniriques ou de violences du film ne tiennent la dragée haute aux scènes de fauchage de plants de roseaux, aux nervures de la peau burinée de Johan (Gerrit Knobbe, clef de voûte du film) ou encore à une scène de coït chevalin ultra chaos.

Et à l’ACID ? Entre Voyage en Italie et Divorce à l’italienne, Sophie Letourneur a montré hier soir le volet intermédiaire de sa trilogie cinéphilo-transalpine, L’Aventura. Dépossédé de son double V depuis sa projection houleuse ici même à Cannes 1960, le film d’Antonioni racontait l’ennui et le sentiment de vide inhérent à la vie moderne : la version de Sophie Letourneur, remplie jusqu’à ras bord de dialogues à peine commencés et de cadres serrés où l’horizon ne perce jamais – film de vacances, mon œil ! – raconte plutôt l’inverse : la profusion et la cacophonie ambiante propre aux désirs vacanciers. Le brouhaha ainsi ébauché prend la forme d’un road trip en Sardaigne, dans un récit éparpillé entre 4 personnages écartelés façon Ravaillac, qui aimantent tour à tout le centre de gravité narratif : au couple Sophie et Jean-Phi, déjà esquissé dans l’opus précédent, viennent s’ajouter Claudine (11 ans) et un môme en bas âge dont les incessantes défécations viennent marquer l’empreinte odorante du film (un trognon personnage appelé Raoul). Au milieu de ce losange hyperactif, un dictaphone qui permet d’évoquer le déroulé de ces vacances, comme si celles-ci appartenaient déjà distinctement au passé, avec en ligne de mire un hypothétique film de famille : souvenirs sur pellicule qu’il est toujours plus facile d’esquisser que de terminer…

Choisissant assez radicalement de ne pas s’appesantir sur une intrigue, mais de raconter les petits riens qui transforment les vacances en imposante pompe à énergie vitale – wifi qui ne marche pas, désirs contradictoires des membres du petit clan, imprévus annoncés tardivement par un hôte Air B and B – le film de Letourneur peut un désarçonner (les mots nous manquent un peu pour qualifier la structure narrative du film, qui suit délibérément un tempo TDAH). Sous la débrouillardise habituelle, il semble porter en lui quelque chose de plus mélancolique – étonnant travelling latéral pour épouser une balade matinale improvisée par Jean-Phi – et ne cesse de raconter l’histoire de quatre personnages qui s’aiment, mais qui à l’évidence, ne savent pas s’écouter. Les références à la mort et au suicide forment d’ailleurs l’horizon lointain du film, y compris dans la bouche des enfants, probablement responsabilisés trop tôt : on sait depuis le A bout de course de Lumet (1989) que c’est le prix à payer pour compenser le côté grands enfants des parents.

Côté Sélection officielle, la Compétition s’est ouverte tambour battant avec deux films issus d’Europe centrale. Deux Procureurs marque le retour à la fiction de Sergueï Loznitsa, grand portraitiste des relations tumultueuses et séculaires entre son pays, l’Ukraine, et la Russie. Contrairement à Donbass son précédent film de fiction sorti en 2018, ou L’Invasion, son documentaire présenté en Séances Spéciale à Cannes l’année dernière, Deux Procureurs joue la carte du récit historique, adaptation des écrits de l’écrivain dissident Gueorgui Demidov. Situé pendant les purges staliniennes de la fin des années 30, le film dépeint le monde soviétique de l’époque comme un grand théâtre absurde. Deux Procureurs est une succession de couloirs, de portes closes, de judas et de pièces verrouillées. S’il débute dans un cadre carcéral, ce même cadre parait s’étendre à l’ensemble de la Russie, de Briansk à Moscou, soit la trajectoire du procureur idéaliste Alexander Kornev (brillant Alexander Kouznetsov, acteur en exil) assoiffé de justice et de vérité. C’est toute la puissance de la mise en scène de Loznitsa, d’étirer ses plans, de gommer toute ellipse, pour nous faire ressentir l’horreur absurde qui se renferme sur Kornev. Cette horreur, c’est la bureaucratie soviétique qui fait office de broyeuse de tout espoir ou élan humaniste. Sans le savoir (ou peut-être que si), Loznitsa a tourné le grand film kafkaïen de son temps, décrivant avec justesse le moment où les organes de défense des citoyens passent aux mains des services de sécurité (le NKVD, qui deviendra le tristement célèbre KGB).

Clou du spectacle, la présentation en grande pompe et Hors Compétition de l’ultime épisode de la saga Mission Impossible, The Final Reckoning. Si Tom Cruise a comme d’habitude fait le show sur la Croisette, ce n’est rien par rapport aux prodiges qu’il accomplit, à plus de 60 ans, dans les trois heures de ce super blockbuster. Enfin, pour s’en délecter, il faut d’abord s’infliger 1 heure de mise en contexte indigente. Le film a les défauts des œuvres-sommes, qui cherchent à conclure une saga aux longs cours en raccrochant tous les wagons. D’où le côté maxi best-of (celui de McDo, gras et gaveur) du long prologue du film. Heureusement, Christopher McQuarrie lâche enfin les vannes lorsque le film quitte le sol américain pour nous lancer sans temps mort dans un ride passant des mers gelées de Russie aux canyons d’Afrique du Sud. Deux énormes scènes d’action conçues comme des symphonies de feu et d’acier, qui multiplient les points de vue (l’action est morcelée entre chaque membre de l’équipe d’Ethan Hunt), sous terre ou sous la mer, sur une mer de glace ou dans les airs. Un travail à la fois dantesque et minutieux du montage parallèle, finalement LA grande figure de style de la saga, qui trouve son point d’orgue dans cette conclusion. Petite préférence pour la séquence asphyxiante du sous-marin, à des années lumières de l’hystérie habituelle des scènes d’action de Mission Impossible, qui fait ici la part belle au silence et à la tension permanente. Tom Cruise lui, n’a jamais paru aussi étincelant. La véritable réincarnation de Buster Keaton. Même si on est curieux de voir le virage que va prendre sa carrière, alors qu’il est annoncé dans le rôle principal du prochain Inarritu.

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