Cannes Jour 11. Dernier jour de Festival pour la Gazette. On n’assistera pas aux projections de Jeunes mères des Frères Dardenne (s’en fout un peu) et de The Mastermind de Kelly Reichardt (s’en fout pas du tout).
Parlons du choc de la veille : Resurrection. Objet de tous les fantasmes, le troisième long-métrage du prodige du cinéma chinois a fait l’objet d’un ajout in extremis en Compétition en raison de formalités administratives avec les autorités chinoises. Excitation et peur de la déception animaient jeudi soir les festivaliers en mal d’expérience non conventionnelle. Et Resurrection n’a pas déçu, c’est même le meilleur film vu au Festival de Cannes cette année. Du moins son plus fou. Racontant l’histoire du « rêvoleur » (belle invention) sauvé des limbes de l’imaginaire par une bienfaitrice (Shu Qi, aussi furtive que sublime en protagoniste du premier segment muet et expressionniste). Le « rêvoleur » va alors rêver le XXe siècle à l’intérieur du cinématographe, de 1900 à 1999, à travers des segments correspondants aux cinq sens. Cette traversée du siècle précédent est surtout prétexte à une autre traversée, un grand voyage vers les genres du cinéma. Si le résultat est inégal, chaque segment ayant sa part d’ennui et de langueur, le film conserve tout du long une transcendance.
Car Resurrection est un rêve fait film, ou plutôt un film qui contient tous les rêves. Volontairement absconse et vaporeuse, l’intrigue se ressent plus qu’elle ne se comprend. Certains y verront un trip prétentieux et opaque d’un cinéaste cinéphile, convoquant des références pouvant paraître élitistes (Lumière, Méliès, Murnau, Melville, Welles, Wong Kar-Wai, etc.), mais jamais Bi Gan ne s’en sert comme d’un moteur narratif. Ce ne sont que les rimes visuelles d’un poème cinématographique. La Resurrection du titre n’est pas forcément celle de son « rêvoleur » à la fois acteur et spectateur brillamment interprété par la giga star chinoise Jackson Yee dans une partition proche de celle de Denis Lavant dans Holy Motors. C’est plutôt celle du cinéma, à l’heure où il est plus que jamais menacé par la disparition des salles et surtout son uniformisation et automatisation à l’heure de l’avènement de l’IA. Le cinéma de Bi Gan en était le plus puissant remède cette année à Cannes.
Autrement, à la Quinzaine des Cinéastes, on a certainement vu la palme du film chaos du Festival : Oui de Nadav Lapid. Étonnamment recalé de la Compétition, son cinquième long-métrage est une déflagration politique. Le film est centré, comme ses précédents, sur un avatar du réalisateur, Y., ici un pianiste de métier faisant le saltimbanque avec son épouse pour de riches israéliens, chargé de composer un nouvel hymne suite à l’attaque sans précédent du Hamas le 7 octobre 2023 en échange d’une belle somme d’argent. Un Faust ultra-contemporain dans le milieu de la jet set de Tel Aviv, décrite comme la ville du néant et de l’indécence en Israël. Tourmenté par sa culpabilité et ses opinions politiques héritées d’une mère décédée dont le regard accusateur plane pendant tout le film – et culmine dans une séquence surréaliste de châtiment céleste – Y. est le moteur d’un film brûlant, aux bords de l’embrasement.
Oui est aussi le constat conscient d’un échec de la fiction à représenter l’horreur en cours à Gaza. De quoi renvoyer à La Zone d’intérêt, de Jonathan Glazer, éprouvant cette impression de regarder un monde déconnecté du réel face à un génocide en cours. Une scène située à la frontière nous montre un Gaza en flamme, vu depuis la mal-nommée colline de l’amour. Les personnages ne peuvent que fuir devant ce spectacle atroce qu’ils ne peuvent regarder. À d’autres moments, l’effroi surgit par des bribes de violence, de gestes du quotidien déréglés (comme le fait de garer son vélo en se prenant un mur) ou des cris de civils tués lorsque Y. ou sa femme reçoivent une notification du bilan de morts à Gaza. La mise en scène figure ce dérèglement par des effets d’accélération ou de tournoiement. Oui crée son propre burlesque, un burlesque qui ne fait plus rire, mais qui sidère. Nadav Lapid fait ses adieux (ou pas ?) à Israël dans un chant du cygne vulgaire, épuisant, courageux, dégueulasse, et, au bout du parcours, émouvant.
Un film qu’on aurait bien mis en Compétition à la place de ce Woman and Child, bien ficelé, mais emprisonné dans ses effets de manche. On sait Saeed Roustaee jeune cinéaste doué pour écrire des scénarios haletants, des comédies humaines sur la société iranienne avec des personnages complexes, pétris de contradictions. C’est encore une fois le cas du protagoniste de ce film, Mahnaz, une infirmière de 45 ans qui élève seule ses deux enfants à la suite du décès de son défunt mari. Courtisé par un ambulancier coureur de jupon, mise aux abois par le comportement de son fils, Mahnaz va multiplier les mauvais choix jusqu’à toucher le fond. Tels les films récents des Dardenne, Woman and Child se complaît à mettre son héroïne plus bas que terre, avant d’en filmer le long chemin de croix. Parinaz Izadyar est époustouflante en femme envers et contre tous les hommes qui se mettent en travers de son chemin pour l’empêcher d’enfin vivre sereinement. Un film usant, fait de joutes verbales tendues, bien écrites, mais enfermant le film dans son propre dispositif. On ne finit par respirer que dans sa séquence finale, d’une grande beauté malgré son fond de noirceur. Du cinéma de showrunner, efficace, mais manquant d’ampleur cinématographique.
Direction la Quinzaine, désormais. À Cannes, ce sont parfois les films dont on attend le moins qui nous secouent le plus : preuve en est avec Sorry baby, séance de clôture de la Quinzaine – dont il faudra rappeler le très bon niveau d’ensemble dans notre papier bilan à venir – réalisée par Eva Victor, une illustre inconnue qui a pour elle d’être le sosie de Natacha Seweryn (nos amitiés au FIFIB, au passage). Née en 1994, cette dernière s’est fait connaître dans le petit monde de la comédie grâce à des vidéos devenues virales, ainsi que pour ses contributions au légendaire The New Yorker. La voilà rôle principal d’un premier film d’une élégance folle, remarqué au dernier festival de Sundance (qui plébiscite pourtant chaque année tout un tas de films neuneus, rappelons-le).
Chapeauté par A24, Sorry, Baby raconte via flashback l’histoire du traumatisme d’Agnès, brillante doctorante en lettres d’une université rurale de Nouvelle-Angleterre qui mène une vie paisible avec son chat et à qui il est arrivé quelque chose de grave. Tandis que le monde avance sans elle, son amitié avec Lydie demeure un refuge précieux. Entre rires et silences, leur lien indéfectible lui permet d’entrevoir ce qui vient après, indique un peu mollement le site de la Quinzaine, sans trop chercher à restituer l’extrême finesse du scénario, récompensé du prix Waldo-Salt à Sundance justement. On aurait pu penser, au vu de ce qu’Agnès a subi (le mot n’est jamais prononcé, mais vous commencez à comprendre ce dont il s’agit) que le soutien lui serait assuré par l’ensemble du monde autour d’elle. Or, Agnès ne tombe que sur des flics bien peu concernés ou des collègues universitaires ne cherchant pas vraiment à l’aider une fois les premières amabilités distribuées. Tout pourrait ici être cynique, jouer la carte assez facile de la comédie grinçante matinée de punchlines féroces ; ici, c’est au contraire toujours après de gros blocs de dialogues que le rire affleure, sûrement parce que le film a à cœur de respecter la sentence renoirienne (chacun a ses raisons, y compris tel Bartleby, de préférer ne pas…) Le sarcastique, oui ; le sarcasme dans le dos de ses personnages, jamais. Sorry, Baby ressemble à l’enfant bâtard qu’aurait conçu dans une colloc à trois Joan Didion, Phoebe Waller-Bridge et la série Daria. Le jury de la Caméra d’or a adoré, on prend les paris ?
Coïncidence ou non, nous avions vu juste avant en Debussy un autre film où les parents sont délibérément absentés : Ma Frère, nouveau long métrage des réalisatrices des Pires en 2022 (Like Akoka et Romane Guéret) dans un ambiancé plus que survoltée, digne des samedis soir au Parc avant l’arrivée des Qataris. Non seulement notre Amel Bent était là, assez peu changée depuis ce tube de très bonne facture qu’est Ma philosophie, mais c’était également le cas de l’ensemble des mômes du cast, catapultés dans l’antre de la Croisette pour ce qui était de loin la plus grosse mondanité de leur frêle existence. L’humeur était clairement à la (jolie) colonie de vacances, ce qui tombe bien puisque que c’est exactement le thème du film ! Une colo à la belle étoile dans la Drôme pour servir d’exutoire à des enfants du 19e arrondissement parisien donc, n’ayant à l’évidence pas de parents disposant d’une baraque secondaire. Mais une colo pour également servir d’échappatoire aux deux vingtenaires tenant le double rôle principal, amies depuis toujours : la première cherche à fuir la très toxique autorité d’un frère harceleur ; et la seconde, celle d’une mère aux abonnés absents, qui vient d’ailleurs d’abandonner à sa voisine son petit dernier. D’autres adultes viennent compléter l’heureuse bande, dont une timidissime Suzanne de Baecque à contre-emploi et un Idir Azougli pas encore tout à fait remis de ce qu’il a ingurgité cul sec dans Météors d’Hubert Charuel.
Et il en faut du monde, pour encadrer l’épuisante marmaille, qui pendant tout le film chahute, crie, s’insulte, disserte sur le sens de la vie ou chante des machins chelous (Voilà du bon fromage, par les Quatre Barbus). Ou pour le dire autrement : cette jeunesse vit, et tout le dispositif du film semble consacré à célébrer l’énergie des petits sous toutes ses coutures, ce dont atteste la permanence de gros plans serrés là où le film estival mise d’ordinaire sur une palanquée de plans larges et de pantalons à pince. Si Ma Frère était autre chose qu’un film, ce serait probablement un parc d’attractions, où il semble se passer quelque chose d’intense et de crépitant dans chaque stand, et où le spectateur s’en va picorer, barbe à papa dans la main gauche, des choses de façon buissonnière et improvisée. Cette façon de découper le temps et l’espace est probablement le meilleur des moyens pour restituer la gouaille d’acteurs tous admirablement dirigés. Voilà de quoi palier quelques moments un peu plus factices du scénario – la visite d’un mémorial consacré aux victimes des camps, notamment – dont la fonction « contre-point dramaturgique » semble un peu téléphonée.



