[CANNES 2025] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL – JOUR 4

Cannes Jour 4. Le ciel s’assombrit, l’orage éclate en soirée. L’annonce d’une Croisette qui s’agite ? Le chaos a en tout cas pointé le bout de son nez après un début de Festival plutôt calme. Preuve en est, on est tombé par hasard sur un hommage à David Lynch par sa proche collaboratrice, la chanteuse Chrysta Bell (l’agent Tammy Preston dans Twin Peaks The Return), au cinéma de la plage. La bénédiction post-mortem du maître du chaos.

En Compétition, on a enfin pu voir la hype allemande pré-Festival. Pour rappel, Sound of Falling, le second film de Mascha Schilinski après un premier long qui n’a jamais passé nos frontières, a été chipé au nez et à la barbe de la Berlinale par Thierry Frémaux et son équipe, qui en ont fait l’une des premières « acquisitions » de la catégorie reine. Alors ? Pétard mouillé ou premier donnez-lui-la-palme du Festival ? La réponse est à trouver quelque part entre les deux. Le projet ambitieux de Mascha Schilinski est de faire le portrait en 2h30 de quatre générations de femmes, toutes reliées par un seul et même lieu qu’on ne quittera jamais, un corps de ferme. Des années 1910 aux années 2010, c’est toute l’histoire allemande contemporaine (la Première Guerre mondiale, le nazisme, la séparation des deux Allemagne, la réunification) qu’on revisite en filigrane dans un film avant toute chose dédié au féminin. Le puzzle formel de Sound of Falling, autant au niveau des images que pour la voix off, partagée entre plusieurs personnages, est vertigineux. Passant d’une génération à l’autre, d’un point de vue à l’autre, par un simple effet de rime visuelle, par un fondu au noir ou par un effet sonore, le film demande au spectateur une grande implication. C’est qu’il faut recomposer mentalement l’arbre généalogique : tel personnage est la mère, la sœur ou l’oncle d’une autre. Un choix radical éprouvant mais qui s’inscrit dans ce patchwork de souvenirs, confessions et visions oniriques qu’est Sound of Falling, lointain cousin du Miroir de Tarkovski.

Tout ce dispositif pourrait nous conquérir s’il n’appuyait pas un film à thèse ankylosé. Car ce que veut raconter Mascha Schilinski, c’est la malédiction d’être une femme, à tous les âges du monde, et à tout les moments d’une vie. Sound of Falling est donc une anthologie de la souffrance faite aux femmes : soumission, oppression, agression (physique et sexuelle), dénégation… la liste est longue et la main est lourde. Il est toutefois permis de ne pas rejeter en bloc le film, en l’envisageant à l’aune du film d’horreur qu’il est souterrainement. Sound of Falling est au fond une histoire de maison hantée, un film peuplé de fantômes suicidés et sacrifiés, sorte de Chute de la Maison Usher féministe et ultra (trop ?) maniéré. Comme une itération de l’Elevated horror américaine à la sauce germanique, le film confirme une intuition, que le cinéma d’Aster et Eggers doit autant à Hopper et Carpenter qu’à Bergman et Haneke.

Après Léa Drucker en sauveuse de l’hôpital public mercredi soir (L’intérêt d’Adam en ouverture de la Semaine), voici Léa Drucker en intransigeante enquêtrice de l’IGPN, la police des polices, pour la première entrée française de cette Compétition, Dossier 137 de Dominik Moll. Le dossier en question concerne un cas fictif qui a tout du réel : en décembre 2018, un apprenti électricien de 20 ans est gravement blessé à la tête par un tir de LBD dans une artère des Champs-Élysées. Stéphanie Bertrand (Léa Drucker, qui est de toutes les scènes) est chargée de déterminer si les flics de la BRI, qui plaident la légitime défense, ont outrepassé leurs fonctions. Le film épouse alors un double mouvement très similaire à celui entrepris dans La nuit du 12 : faire la lumière sur ce qu’on appelle poliment une « bavure » en insistant sur les dilemmes moraux qu’engendrent souvent les faits divers + montrer les coulisses de l’institution policière, ses rites, ses passe-droits, sa perte sensible de légitimité dans les études Ipsos (trois ans après le Bataclan, l’image des flics est alors sacrément écornée par l’épisode Gilets Jaunes, une disgrâce pour le moins spetaculaire comme dirait Brice Teinturier).

Pas de doute, nous sommes dans un film dossier méticuleusement agencé, uniquement conduit par une volonté d’auscultation rigoureuse des faits (ce dont viennent attester de très nombreuses scènes d’interrogatoires – une figure de style de plus en plus mollienne – dépouillées de toute musique et de sound design), comme si le film avait à coeur de ne pas trop laisser entrer les émotions. Ce que le visage tout en rétention de Léa Drucker porte évidemment très bien : on pourrait dire que l’austérité jusqu’au-boutiste de Dossier 137 est à la fois sa force et sa faiblesse, tant elle donne l’impression d’une copie spectaculairement bien rédigée, mais qui n’autoriserait pas la moindre semi-rature dans la marge. C’est plutôt paradoxal, car de réels « moments de vie », tel ce running gag autour des vidéos de chats sur internet (qui rendent totalement gaga la grand-mama), font mouche et jouent parfaitement leur fonction de contre-point. Mais l’application forcenée de l’ensemble, combien même son propos serait extrêmement critique à l’encontre du corps policier, engage le film dans une certaine retenue formelle qui engonce le spectateur dans son siège : un contraste d’autant plus saisissant que lors de la projo presse, un journaliste a applaudi à chaudes mains dès qu’il a entendu les 4 lettres du mot ACAB. On ne sait pas si pareil déraillement était autorisé lors de la projection noeud-pap au Grand Théâtre Lumière…

On termine la revue des films en compétition avec ce qui est l’évènement chaos de ce début de Compétition, Sirât d’Oliver Laxe. Le mystérieux surdoué espagnol connaît cette année sa première entrée dans la catégorie reine de Cannes, après être né (en tant que cinéaste) sur la Croisette et avoir connu tour à tour toutes les sélections parallèles, ou presque, en plus d’avoir chiper tous les meilleurs prix possibles (Grand Prix Nespresso pour Mimosas, Prix Un Certain Regard pour Viendra le feu). Si on avait encore des doutes sur la qualification de son cinéma, entre promesses éternelles ou arnaque auteuriste pseudo-mystique, Sirât vient définitivement les dissiper. Le film s’ouvre sur une rave au beau milieu du Sahara Occidental au Maroc. Le mur d’enceinte est fixé, le beat est lancé et la caméra de Laxe navigue entre les danseurs en transe. Soudain surgit, apparition improbable, un père de famille, Luis, à la recherche de sa fille disparue, accompagné de son fils Esteban. Une arrivée d’autant plus impromptue que Sergi Lopez et Bruno Nunez sont les seuls acteurs professionnels au milieu de cette foule de raveurs. On découvre alors une panoplie de personnages qui pourrait sortir d’un Mad Max : Jade, Tonin, Bigui, Stephy et Josh. Alors que l’armée débarque pour mettre fin à la rave, et annoncer un conflit imminent par-delà les frontières marocaines, qui semble changer la face du monde mais on dont on aura que des bribes par la radio, Luis et Esteban partent à la poursuite des raveurs en fuite, dans l’optique d’atteindre une autre fête, située au sud, à la frontière mauritanienne.

Sirât révèle alors sa véritable nature, un road-movie tendu au cœur d’un territoire hostile, rejeton du Salaire de la peur et de Sorcerer. Au suspense de Clouzot et au psychédélisme de Friedkin, Oliver Laxe substitue un film-rave qui n’en finit pas. Un événement tragique à mi-parcours vient en effet enrayer la quasi-euphorie de la fuite en avant sous lysergique de la première partie du film. C’est l’amorce de la descente, interminable chute vers l’enfer. Laxe accompagne son film de la musique de Kangding Ray. Cette dernière suit la même trajectoire que les images et les personnages, de techno endiablée, elle se mue en ambient distordue, composée de basses saturées, difformes. Une musique à l’agonie, comme un monde au bord d’une troisième guerre mondiale laissée hors-champ, mais qui ne cesse jamais de vouloir s’immiscer dans le cadre. Sirât décrit un état du monde déjà contemporain et plus que imminent.

On aime la Quinzaine des cinéastes et elle nous le rend bien avec deux films de femmes, françaises qui plus est.

On attendait au tournant Que ma volonté soit faite, premier long-métrage de l’écurie Venin Films et deuxième long de Julie Kowalski, ayant signé entre-temps sur le court-métrage J’ai vu le visage du diable, où crise d’adolescence et exorcisme s’entremêlaient dans une Pologne obscure. Le rapport entre les deux paraîtra de prime abord lointain (sa nouvelle héroïne n’est pas une adolescente et le film se situe cette fois en France) mais on peut s’amuser à l’imaginer comme une prequel, le retour de l’épatante Maria Wrobel, atteinte du même « mal », faisant allègrement le pont entre les deux œuvres. Elle y incarne ici Nawojka, dont la famille polonaise s’est établie dans la France profonde, une jeune fermière écrasée par père et frères. Le nez dans la bouse, le regard ailleurs, elle convulse en secret de curieux maux, peut-être hérités de sa mère, disparue dans des circonstances disons brûlantes. Le retour d’une voisine au passé mystérieux (Roxane Mesquida en mode grunge nonchalante), méprisée par les gens du coin, va raviver d’étranges rancœurs et réveiller un véritable trouble chez la jeune fille, hypnotisée par cette créature claudicante et insolente.

Vendu quelque peu à tort comme un film ouvertement fantastique (c’est en tout cas ce que le synopsis laisse entendre), Que ma volonté soit faite a justement la singularité de n’être ni un film de possession, ni un Carrie champêtre ou un The Witch à la sauce Strip-Tease, plus proche davantage de la rugosité de Peaux de Vaches ou de Petit Paysan, mais avec vraie louche d’étrangeté. B.O orageuse, atmosphère pesante et poisseuse, de charogne, de feu et de boue, comme une brassée de folk-horror… sans folk-horror. Tout tient justement dans ses ambiguïtés, ses non-dits qui chuchotent parfois ce qu’il faut (Nawojka détient-elle un pouvoir incroyable, une malédiction ou frôle-t-elle la démence ?), ou à d’autres endroits, n’en disent peut-être pas assez.

Un corps flambant dans la nuit (superbe et intrigante intro), un mariage où la vodka a remplacé l’eau dans les carafes, un magma vénéneux tuant le bétail… Entourée de pures gueules vu chez Guiraudie (en l’occurrence Jean-Baptiste Durand et Raphaël Thierry), la présence de la jeune Maria Wrobel, encore petite fille aux yeux des autres, mais jeune fille en feu au dedans, l’emporte sur un insolite personnage de tentatrice, mi-figure maternelle cassée, mi-bizarre désir. Son somptueux sabbat intérieur et son émancipation barbouillée de cendres nous laissent quelques belles images ravagées.

Ensuite, L’Engloutie, premier long-métrage de Louise Hémon. « Nous ne sommes pas du tout sûrs d’avoir bien pigé la chose, mais nous avons beaucoup aimé ». Des critiques dignes de ce nom peuvent-ils vraiment se laisser aller à pareils propos, peu clairs et bien fainéants, ici à Cannes, dans l’antre cinévore de la pastille jaune sur badge rose? On a envie de répondre oui, tant ce premier long de Louise Hémon a su parler à notre petit cœur déjà bien chahuté par son planning à 5 projos quotidiennes (et au moins autant de mini flacons Campari). Le film se passe en 1899, dans un territoire des Hautes-Alpes convoquant d’emblée quelque chose de la folk horror ancestrale façon Pieter Brueghel l’Ancien.

Aimée, jeune institutrice républicaine, débarque dans un petit hameau enneigé, surtout fréquenté par des enfants et des hommes (employées comme domestiques pendant l’hiver, les mères sont absentes). Chaque jour, dans cet endroit où pas un chat ne passe, enseignement est dispensé à ces petites gueules d’enfants venues d’un autre temps, c’est-à-dire avant la grande entreprise de laïcisation des Hussards noirs, dont le patois sera bientôt la première victime. La petite dame – radieuse Galatea Bellugi, dont les grandes mimiques outrageuses sont toujours à la limite du surjeu mais qui fonctionnent en définitive toujours comme un charme – va se fondre dans la vie de la petite communauté archaïque, ce qu’une scène de danse traditionnelle à la Michael Cimino viendra joyeusement entériner… Le désir sensuel, mais aussi la mort, rôdent toujours quelque part, ce qu’a bien digéré le compositeur Émile Sornin, aka Forever Pavot, dans une BO aux accents très morriconiens (les amateurs d’Ondes Martenot seront prévenus). Brûlant d’un feu très doux, le film a quelque chose de Jane Campion, à mille lieux des films-épigones où la grâce est toujours sujet à complaisance. Voilà quelqu’un qui prend le temps de s’appesantir longuement sur des visages, et qui semble accorder une croyance presque magique à son actrice principale. Du cinéma folklo qui refait de nous des croyants : film réussi mais mission ratée, donc, messieurs les professeurs de morale laïque.

Enfin, comment ne pas terminer cette gazette par un retour sur Put Your Soul on Your Hands and Walk. Réalisé par l’iranienne Sepideh Farsi, ce documentaire fait partie de la sélection ACID, mais l’assassinat de la photo-journaliste Fatma Hassona gazaouie, morte sous les bombes israéliennes le lendemain de l’annonce de la sélection du film le 16 avril dernier, en a fait l’évènement (idéologique, cinématographique, politique) de ce 78e Festival de Cannes. En étant en correspondance durant une année avec la jeune photographe habitant à Gaza, la réalisatrice nous permet d’assister à une petite partie du quotidien de la jeune femme et par extension aux atrocités orchestrées à Gaza par les armées israéliennes. Le dispositif est authentique – le documentaire est filmé entièrement à l’iPhone, agrémenté du travail de photographie brut prises par Fatma qui illustrent ce qu’il reste de Gaza, ses ruines, ses habitants, ses enfants survivants mais aussi le sang qu’il faut nettoyer, les morceaux de corps… la jeune femme écrivait également des poèmes et des chansons, qu’elle partageait avec la réalisatrice. Les discussions en appel vidéo mais aussi en messages vocaux créent un certain contraste car on se familiarise vite avec son aura, elle est souriante et puissante malgré les bombardements et les mauvaises nouvelles mais les problèmes de connexion nous éloignent et nous rappellent l’impuissance à laquelle nous faisons face. Les matériaux qui construisent ce film sont poignants car ils rappellent que les gazaouis ne sont pas que des chiffres des actualités, comme l’a rappelé Sepideh Farsi lors de la première présentation du film ce matin. Fatma aurait dû l’accompagner au festival en ce moment et son absence est très lourde de sens.

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