Rangoon, Birmanie, 1918. Edward, fonctionnaire de l’Empire britannique, s’enfuit le jour où il devait épouser sa fiancée Molly. Déterminée à se marier, Molly part à la recherche d’Edward et suit les traces de son Grand Tour à travers l’Asie.
Étrange sentiment que laisse en bouche ce nouveau film de Michel Gomes, cinq jours après visionnage de ce qui était la première incursion de ce nom important du cinéma européen en Officielle. Le cinéaste n’a pas changé son fusil d’épaule et a catalysé dans son mixeur d’auteur beaucoup des ingrédients qui ont fait sa renommée: mélange entre fiction et documentaire – ici porté par des images tournées en 2020 et en couleur dans les paysages et quartiers traversés un siècle plus tôt par les protagonistes – noir et blanc nous ramenant dans les pas de Murnau, burlesque tapi dans l’ombre venant habiter et casser de longs plans-séquences fixes pour la plupart, intervention diégétique de l’équipe de tournage qui creuse un récit dans le récit… On pourrait ajouter à la liste un usage flottant de la voix-off, faisant le même effet sur nous que l’opiacé ingurgité en soirée la veille, ou le morcèlement du récit en plusieurs portions, dont on se demande un peu ici ce qui en justifie la découpe.
La première partie suit donc le parcours tout en ellipses d’Edward, qui, après avoir fui la promesse d’un mariage avec une fiancée qu’il n’a pas vue depuis sept ans, commence un Grand Tour en forme de trip aux accents coloniaux – celui-là même qui exalta passablement le cœur du bourgeois aux alentours de 1900 et permettait à l’upper-class britannique de découvrir l’exotisme des métropoles du coin: Rangoon, Singapour, Hong Kong, Saïgon, Bangkok, Shanghai. À cette odyssée keatonienne d’un personnage cherchant à s’évader du cadre succède une deuxième partie parallèle où la fiancée Molly part à la recherche de son époux récalcitrant, schéma que Gomes a conçu comme un hommage « aux screwball comedies américaines des années 30 et 40 où la femme est le chasseur et l’homme la proie ».
Le problème du film est que tout envoûtant qu’il soit – nous sommes clairement chez un cinéaste de la sensation et les tours en question sont aussi ceux d’un magicien guidant le spectateur par le bout de son mouchoir – Gomes ne semble pas en mesure de joindre les deux bouts : quelque chose ne prend pas dans cette mayonnaise esthétique qui n’arrive jamais à faire totalement s’agréger entre eux les ingrédients, bien que tous très riches en oligo-éléments… Il faut dire que le très sérieux et imposant dispositif visuel et une certaine façon désinvolte de mener son intrigue – ce n’est pas la première fois qu’on observe ça chez lui – trouve ici une limite. On attend désespérément le jour où notre Miguel acceptera de se lancer dans un grand trip baroque sans filet de sécurité et ce jour-là, on sera tout joie pour crier nous aussi à l’incontestable chef-d’œuvre! Reste que Grand Tour fait sans contestation possible partie des « bonnes choses un peu éclatantes » vues cette année en Compétition: c’est dire ce qu’on a pensé de cette édition 2024… G.R.
| 2h 09min | Aventure, Comédie dramatique De Miguel Gomes | Par Miguel Gomes, Telmo Churro Avec Gonçalo Waddington, Crista Alfaiate, Teresa Madruga |


![[XANADU] Robert Greenwald, 1980](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2024/06/xanadu-1068x574.png)
