LES AUTRES FILMS

Qu’est-ce donc qu’être un punk honni par le pouvoir de son propre pays et pourtant célébré à chaque grand raout cannois devant un parterre de spectateurs en goguette? Mis sur orbite par Pathé et par Dimitri Rassam avec un budget digne d’un film de guerre nécessitant 4 000 figurants, Limonov, la nouvelle livraison du Kirill laisse une drôle d’impression: il est à la fois le plus digeste des récents films du cinéaste – souvenez-vous l’abîme d’incompréhension ressenti devant sa Fièvre de Petrov en 2021, on a encore le nez plein – et aussi celui où sa petite mécanique filmique commence sincèrement à sentir le ronron.
Pour évoquer la vie et l’oeuvre du provocateur Edouard Limonov – présenté tel un témoin concassé des événements marquants de la seconde moitié du 20e siècle – le réalisateur a repris les grigris visuels qui ont fait la griffe de ses films précédents: tracklisting rock inépuisable, plan-séquences pétaradants imposant à l’équipe technique d’avoir bien bossé leur choré avant le tournage, déambulation des personnages à travers des dédales labyrinthiques dont les murs viennent littéralement porter en animation des indications guidant le peuple (euh pardon, le lecteur). Aucun doute sur la forme virtuose du métronomique bouzin mais, car il y a un mais, déployé aussi robotiquement sur 2 heures 20, le dit bouzin ressemble de plus en plus à un simple tour de force pyrotechnique qui ne peut qu’émousser l’intransigeant spectateur que nous sommes.
Remis au goût du jour en 2011 avec la biographie événement d’Emmanuel Carrère (que les spectateurs de la Grande Librairie sauront aisément repérer dans le film), le poète-clochard-dandy-rebelle-domestique et mauvaise conscience d’une URSS flippée à l’idée de quitter le grand concert des nations a droit à un portrait beaucoup plus disert sur ses cavalcades rock – moment où Kirill nous semble dire par le menu qu’il a créé une playlist DE TOUT VELVET UNDERGROUND sur son compte Spotify premium – que sur le parcours politique du bonhomme, maintes fois bifurqué. Son virage crypto-fasciste survenu au mitan des années 2000 a droit à un simple carton de fin explicatif à la limite du ridicule tant il paraît dépouillé, comparé à la chiadée d’images que génère son expérience rock’n’noll new-yorkaise de 1977 – ah, qu’il est chouette de reconstituer le grain des seventies plutôt que la DV de papa quand on est plasticien!
Ben Whishaw y est malgré tout génial, coruscant autant qu’irritant, mais il faut dire que le recours systématique à une balourde voix off, autre marque de fabrique usante du cinéaste, n’aide pas forcément l’acteur à sortir du mode répétitif/automatique. Portrait du dissident en icône fashionista plutôt qu’en catalyseur politique du siècle (c’est excessif mais il y a un peu de ça): pas étonnant de voir ce film grimper les marches du festival le plus glam du monde, qui pourrait bien lui réserver un strapontin habillé par Saint-Laurent le jour du palmarès (on voit bien la Greta se plaire à défendre ce truc, loin d’être déshonorant, mais loin aussi de « l’instanté chef d’oeuvre » que tout le monde a à la bouche depuis hier)….
Au Certain Regard, place à l’attendu premier film réalisé par Laetitia Dosch, une curieuse co-production suisso-française qu’on présente depuis un mois comme la suite officieuse d’Anatomie d’une chute: Le procès du chien. Avril, avocate abonnée aux causes perdues jouée par Laetitia Dosch elle-même, s’est fait une promesse: sa prochaine affaire, elle la gagne! Mais lorsque Dariuch/François Damiens), client aussi désespéré que sa cause, lui demande de défendre son fidèle compagnon Cosmos – aka le toutou du titre du film – les convictions d’Avril reprennent le dessus. Commence alors un procès aussi inattendu qu’agité: le procès du chien… On pourrait dire, pondération helvète oblige, que la chose nous a parlés sans trop nous convaincre: il y a clairement du bon à ne pas voir une comédie trop complaisante envers son époque (ici une blague vulgos sur un doigt dans le cul, là un look de serial killer belge pour le chômeur multi-récidiviste François Damiens, ici encore un portrait pas super bon-sentiment de la femme de ménage – et plaignante du procès – immigrée portugaise défigurée que le scénario s’ingénie à ne pas « victimiser » pour employer un vocable à la mode. Le film ne cherche pas du tout à raccrocher les wagons wokes – oui, le festival est commencé depuis six jours, vous nous pardonnerez ce langage facile – et carbure à une certaine spontanéité hors-piste, fort réjouissante, qui n’est pas vraiment l’atout numéro un des comédies manufacturés made in France… Précisons aussi que Jean-Pascal Zadi, comportementaliste canin pour l’occasion, est un acteur fleurant le doux génie et que le soin apporté au personnage donne droit aux meilleures scènes du film. Tout cela est fort sympathique, mais ce Procès du chien peine un peu plus à convaincre quand il exhibe un peu trop clairement de quel bois il est fait. Une scène « pétage de durite » en plan-séquence où s’agrègent à la fois des références au Femen, au FN, au revenge porn et au burn-out pose nettement l’intention du film: celle d’un long-métrage cocotte minute qui viendrait soulever le couvercle de toutes nos névroses contemporaines (chose qu’un Oranges sanguines faisait avec plus de précision). Le film, assez drôle au demeurant, pâtit aussi d’une écriture un peu ventrue sans trop de place au temps mort qui peut rappeler les formats longs de Golden Moustache ou Studio Bagel, pas nuls au demeurant. S’il arrive sur un créneau porteur déjà bien encombré par une concurrence en forme – on parle là du film de procès – reste un premier long Guronsan dont s’occupera The Jokers à la rentrée et dont la belle énergie nous rebooste mais ne nous fait pas rattraper nos carences en vitamines indispensables pour tenir la distance dans ce festival qu’on croirait commencé depuis un mois!
Présenté à la Quinzaine et reçu un peu timidement par la presse, La prisonnière de Bordeaux, le Zaza-movie de Patricia Mazuy – qui est aussi pour moitié un Herzi-movie – nous reste encore parfaitement en mémoire, et on est à peu près certain qu’il se refera une santé critique lors de sa sortie. Le pitch : Alma, seule dans sa grande maison en ville, et Mina, jeune mère dans une lointaine banlieue, ont organisé leur vie autour de l’absence de leurs deux maris détenus au même endroit… À l’occasion d’un parloir, les deux femmes se rencontrent et s’engagent dans une amitié aussi improbable que tumultueuse. Une rencontre des extrêmes entre la grande bourgeoisie de province à tableaux 4 par 3 d’un côté, et la vie moins oisive des cités, non pavillonnaires celles-ci, où l’on est toujours en mouvement. Les rapports de classe travaillent évidemment ce buddy-movie presque amoureux co-écrit avec un François Bégaudeau en pleine forme: si l’on peut pressentir que cette amitié naissante n’est pas appelée à durer, le film recèle de trouvailles géniales pour rendre cette union crédible, en dépit des intrusifs entourages des deux dames qui ne comprennent pas bien comment l’improbable alchimie peut opérer. Zaza l’excentrique y gonfle des gros ballons colorés comme chez Ferreri – référence revendiquée de la cinéaste, pour un des films les plus géniaux des années 60 – et prolonge la thématique vinicole en s’enfilant du pinard lors d’un picnic improvisé à la hâte à l’arrière d’une voiture, l’une des scènes les plus hilarantes de tout le festival. Et si Zaza se permet même de citer d’autres comédies récentes de sa filmo – « Des cagoules, comme dans les films! » – la merveilleuse Hafsia prouve elle aussi qu’elle en a sous le capot quand cette idylle se met, malgré sa vononté, à la/nous pousser vers les rives inquiétantes du film noir. Un film qui met volontairement la gent masculine de côté mais qui n’en fait jamais des caisses complaisantes sur le sujet: tout le monde dans ce festival de gros tarés – nous sortons tout juste de la projo du lendemain du Coralie Fargeat au Grand Théâtre Lumière, aussi animée que la soirée de gala de la veille – ne peut pas en dire autant! G.R.


![[CHAOSTV À CANNES 2024] Yoko Yamanaka par Pascal-Alex Vincent, Alexis Langlois, red carpet et clubbing](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2024/05/Capture-decran-2024-05-20-a-16.25.39.png)
