[Cannes 2023] Gazette du festival / Jour 12

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Le trouble est dans les détails

JOUR 12 – Catherine Breillat de retour avec Léa Drucker dans un conte immoral ayant effrayé les gazelles (L’été dernier, en compétition), Jean-Bernard Marlin nous divise avec sa fresque ambitieuse et casse-gueule (Salem à UCR), Anurag Kashyap squatte la séance de minuit avec son nouveau délire (Kennedy). Tout ça avant le bilan de tout Cannes dans notre dernière gazette demain!

Catherine-Breillat-est-scandale. Elle l’a toujours été et ce, depuis son premier long métrage, Une vraie jeune fille (1975) au gré d’une filmographie dont nous adorons certains films (A ma sœur!, Parfait Amour, 36 Fillette…) et un peu moins d’autres voire pas du tout (Romance X, Anatomie de l’enfer…). Du cinéma controversé, extrême, qui évidemment, à l’issue de sa projo, a provoqué de vives réactions, notamment sur les réseaux sociaux… qui, elles-mêmes, sont si outrées qu’elles en deviennent contre-productives (les gens qui ne l’ont pas vu veulent tous se faire un avis, du coup…). À lire les commentaires sur Twitter ce jeudi soir, Queen Cathy méritait d’être clouée au pilori, là où d’autres, en réactions non moins excessives, y voyaient un nouveau chef-d’œuvre – une scission clanique que l’on retrouve presque dans notre Palmomètre, sans les noms d’oiseaux parce que nous sommes civilisés, NOUS!

 

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Rappelons quand même qu’il s’agit d’un FILM. D’un conte immoral et volontairement provocateur sur une belle-mère incestueuse, comme A ma sœur! était déjà un conte passant du teen movie chagrin à l’horreur la plus nue et la plus crue (on se demande deux secondes ce qu’auraient dit nos gazelles pleines de pudeur devant ce long métrage réellement provocant). La cinéaste, qui a toujours défié les conventions et abordé crûment les questions de sexualité et des rapports entre les hommes et les femmes, s’est voulue une fois de plus subversive en choisissant pour ce retour de réaliser un remake de Dronningen, film danois de 2019 (qui n’avait pas franchement fait couler beaucoup d’encre), dont elle confie le rôle principal à Léa Drucker, ici dans la peau d’une avocate spécialisée dans la protection des mineurs, confrontée à l’arrivée au foyer du fils de son mari, issu d’une précédente union et tout juste adolescent. C’est également l’éclosion du jeune acteur Samuel Kircher, fils d’Irène Jacob et Jérôme Kircher. Son frère aîné, Paul Kircher, a été revu dans l’excellent Règne Animal, après avoir été remarqué dans Le lycéen de Christophe Honoré. Entre eux, une relation charnelle intense va se nouer, au nez et à la barbe du père (Olivier Rabourdin) et des fillettes qu’ils ont adoptées. Comme emportés par la fougue de leurs étreintes, les amants vont prendre de plus en plus le risque d’être découverts. Si la vérité éclate, dans ce milieu extrêmement bourgeois, la vie de l’avocate risque de s’effondrer. Entre mensonge et manipulation, cette femme, chez qui les blessures du passé affleurent, est prête à tout pour l’empêcher. Vraiment à tout.

 

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Alors, où se situe le Chaos dans cette affaire? Faut-il hurler avec les loups ou porter au pinacle celle qui n’a absolument pas peur du scandale (« J’ai l’habitude », qu’elle dit à quiconque lui demande)? En fait, ni l’un ni l’autre. C’est un peu le drame bourgeois de la compétition, que l’on suit sans déplaisir parce que Catherine ne fait rien comme les autres, mais que l’on regarde aussi en s’en battant un peu l’œil… Mais on pense beaucoup à A ma soeur! devant pareil spectacle, jouant là aussi avec les clichés de la famille bien sous tous rapports (on fait de la philo durant le coït, au secours Catherine!) avec de prendre plaisir au saccage de toute cette bulle Ikea, trop jolie pour ne pas être louche.

Breillat’s touch: toutes les scènes évoquant le désir et sa montée sont illustrées par des zooms jusqu’aux gros plans dont l’immersion « avale » tout le cadre, faisant disparaître le monde alentour. Bientôt, le désir interdit se mue en jeu pervers et exactement comme dans A ma sœur! la conclusion rebat les cartes, renversant soudain l’échiquier, comme un bras d’honneur à la bienséance. À défaut de mettre tout le monde d’accord, une chose fera, elle, l’unanimité: la prodigieuse Léa Drucker qui, par la seule intensité de son jeu, produit quelques courts-circuits de cinéma intensément électriques.

On poursuit maintenant avec ce qui nous divise franchement, le Salem de Jean-Bernard Marlin, ajouté à la dernière minute dans la section Un Certain Regard. La parole à Gautier (qui n’aime pas du tout) pour commencer, puis à Marco pour ramasser ce qui est ramassable:

AVIS DE GAUTIER ROOS
Il y a des films dont on ne sait pas vraiment s’ils sont trop lourds ou trop légers. On se souvenait de Shéhérazade comme un film brûlant d’un sentiment d’urgence, qui prenait le risque de reposer beaucoup sur la spontanéité et la (touchante) maladresse de son anti-héros Dylan Robert, incarcéré à plusieurs reprises depuis. Un film frappé à hauteur de bitume, dévoré par une énergie et une humeur scarfaciennes. Salem est à peu près tout l’inverse: comme tant de bidules cofinancés par Netflix visant un statut hybride entre le film, la pastille et la série, il semble avoir perdu son point de vue en route (à moins que ce ne soit celui de Romain Gavras pour les scènes d’embardées en scooter?) et ressemble à un produit archi-standard qui aurait pu sortir de n’importe quelle manufacture d’images visant le marché mondial… Quasiment aucune scène de ce film-catalogue ne prend vie (gunfight à la sortie des cours, combats de coqs chez les gitans, invasion de cigales pas hyper subtile inscrivant ce deuxième long dans la catégorie très peu aimable du wanna-be film de genre « à la croisée des chemins », label qui a vraiment dominé les films français montrés à Cannes cette année). Les personnages sont réduits à d’effarants archétypes visiblement peu heureux de se trouver devant la caméra, peu aidés par un chapitrage « moonlightien » qui ramène le film à un esprit de sérieux absolument insupportable, d’autant qu’il nécessite encore pas mal de travail en postprod (d’ailleurs Midjourney pourrait prendre la relève qu’on verrait difficilement la différence). On vient d’assister en direct au crash de l’un de nos chouchous les plus attendus: qui aurait pu prévoir que l’authentique nanar de cette quinzaine serait signé Jean-Bernard? G.R.

AVIS DE MARCO SANTINI
Ce second long-métrage, traitant une romance (ici, interdite) entre jeunes de banlieue appartenant à des communautés différentes (comorienne et gitane), démarre comme une redite chez le cinéaste, après son coup d’essai Shéhérazade. Sur un ton légèrement sépia, le cadre y est réaliste, abordant les tensions entre bandes rivales. Mais, une fois ce premier tiers passé et l’élément perturbateur entamé, une petite musique monte doucement, imprégnant le film d’une atmosphère fantastique troublante. La musique se charge en nappes sonores et de curieuses cigales apparaissent au protagoniste Djibril comme autant de visions, devenant les émissaires, les symboles de la violence qui gangrène la cité. Abordant la paternité et la transmission, l’énergie de violence est également celle de la guérison et nos personnages, aussi coupables soient-ils, se découvriront un don dont la portée sera la clé de voûte de tout le long-métrage. Le film se révèle très intense, précisément parce que sensible et sincère. On regrettera seulement un mélange des genres s’accordant assez mal – le cinéaste désireux d’aborder trop de sujets, chacun se poussant au coude à coude. Reste, malgré tout – et c’est pas rien -, une belle fresque tragique sur la transmission et ses cycles de violence, vue ici comme une malédiction. Et que, personnellement, je vous recommande chaudement… M.S.

Au certain regard, Gautier précise qu’il a largement préféré Rien à Perdre avec Virginie Efira, qui n’évite certes pas toutes les scories des premiers longs français, mais qui prend un vrai plaisir à voir jouer ses acteurs (mention spéciale à Félix Lefebvre et à sa trompette : on lui file un prix d’interprétation direct – en anticipant quelque peu la cérémonie de ce soir!). Marco, lui, est allé jeter un œil à Kennedy, de Anurag Kashyap, présenté en séance de minuit, et dont nous vous parlons dans la 9e émission de la ChaosTV.

L’histoire de Kennedy (Rahul Bhat), un ex-officier de police insomniaque, qui opère secrètement au service d’une autorité policière corrompue, tout en espérant s’en détacher pour trouver son salut personnel. La proposition ici est un actionner bien rompu aux codes du cinéma américain. Le personnage est un anti-héros taciturne et violent dont la monotonie expressive est équivalente à sa dextérité meurtrière. L’ensemble est emballé dans un polar essentiellement nocturne où l’on discute de stratégies mafieuses jusqu’à leurs exécutions, entre hôtel de luxe et cybercafé aux couleurs néons. Il y a de jolis gimmicks graphiques, clippesques entre Tarantino et les Coen Bros (lettrage de générique stylisé, chapitrages clés, ouverture et épilogue en chanson, etc.). De même, de petites touches comiques, et un découpage nerveux au service de certaines scènes climax, avec ce qu’il faut de règlements de compte sanglants ou course-poursuites, apportent une électricité bienvenue. Comme dans tout univers codifié, le réalisateur joue avec les représentations: les personnages ici, tour à tour archétypes et marionnettes, sont interprétés avec un léger surjeu apportant une vraie irrévérence. Bref, plein de bonnes intentions…

Malheureusement, dans cette toile stratège où chaque camp se renvoie la balle et dont le héros sera la pièce maîtresse, règne une confusion des enjeux, les annulant à force de s’entremêler et perdant en route le spectateur. Si l’on ajoute en sus les codes du néo-noir vus et revus, à savoir la rédemption personnelle post-vengeance (le film de mafieux s’interchangeant dès la seconde moitié en vigilante movie), nous nous retrouvons avec un divertissement qui, s’il est nerveux, s’épuise, et nous épuise, en bout de course.

Allez, rendez-vous demain dans notre dernière gazette pour faire le bilan avant le palmarès. G.R. & M.S.

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