[CANNES 2023] Gazette chaos du Festival / Jour 9

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JOUR 9. Tout le monde a quelque chose à dire sur la nouvelle série de Sam Levinson (The Idol), le nouveau film fantastico-agricole du réalisateur de La Nuée (Acide, à minuit), Aki Kaurismäki met tout le monde d’accord (Les feuilles mortes, en compétition), le grand retour de Victor Erice après plus de 30 ans d’absence (Cerrar los ojos, à Cannes première).

C’est l’événement Cannois du jour, le « scandale » qui promettait de secouer la Croisette en panne d’intensité depuis… une petite semaine: la projection de la série The Idol, de Sam Levinson, avec Abel « The Weeknd » Tesfaye qui-s’appelle-plus-TheWeeknd et Lily-Rose Depp. Une présentation en grande pompe avec les deux premiers épisodes projetés ce lundi soir avant une soirée jusqu’à l’aube à laquelle quelques privilégiés (on a des noms!) ont participé. De quoi susciter un torrent de réactions sur les réseaux sociaux, dans la presse, absolument partout. Soit l’hystérie Cannoise à son paroxysme qui appelle à tous les superlatifs et tous les bons mots (« un porno chic version Tom Ford pour hypeux sous Lexomil », nous souffle un ami).

Prenons les choses comme à Saint-Tropez où on se calme et on boit frais. Premier constat: après Twin Peaks: The Return ou encore Irma Vep l’an passé, le petit écran est bel et bien à nouveau à l’honneur au Festival de Cannes, puisqu’il s’agit d’une nouvelle série HBO et que le grand public devra réellement attendre début juin afin de découvrir toute l’histoire de Jocelyn alias « Joss » (Lily-Rose Depp), popstar qui tente de revenir sous le feu des projecteurs après un passage à vide consécutif au décès de sa mère. Elle croise alors Tedros (Abel Tesfaye) qui va chambouler son retour vers les sommets. Si l’on gratte le vernis provoc et tout ce qu’on a lu dessus, The Idol se veut un regard ironique sur son temps, se moquant d’un « coordinateur d’intimité » qui tente de concilier les exigences du contrat d’image de la chanteuse et sa volonté de disposer de son corps à sa guise, ou dénonçant le formatage de la production musicale actuelle. Pour le reste, c’est à vous de juger tant ces deux premiers épisodes s’avèrent en réalité trop controversés pour donner une vraie impression d’ensemble.

Retour au cinéma avec Acide, présenté en séance de minuit à Cannes. Nous étions curieux et, pour ainsi dire, impatients, de découvrir le nouveau long métrage de Just Philippot sur lequel bon nombre d’entre nous ont placé pas mal d’espoirs – son coup d’essai La Nuée avait soit déçu une partie de la rédaction (un film de genre qui cherche encore son genre), soit impressionné l’autre par son ampleur, mêlant effroi fantastique et réalisme agricole. Le schéma devrait se reproduire avec cette version longue d’un court métrage du même titre réalisé en 2018 et logiquement augmentée. Qui s’inscrit par ailleurs dans la continuité de La nuée puisque, là encore, le réalisateur imagine un contexte environnemental cauchemardesque et ses répercussions directes sur des êtres humains: suite à une pollution accrue de l’atmosphère, des pluies acides s’abattent sur la France (acide rimant ici chlorhydrique). Alors qu’elle tente d’échapper à la menace, une famille (papa Canet et maman Dosch) sera durement éprouvée jusqu’à la fracture, et bientôt, l’errance. Le danger plane, d’abord abstrait (les peaux suent, les plantes grillent), puis devient terriblement palpable jusqu’à l’infernal. Mais s’il y a bien du fantastique, il reste un contexte réaliste, social solidement ancré, avec des personnages issus de la classe ouvrière confrontés à des supérieurs inconscients du danger à venir (le film opposant habilement fin du monde vs fin du mois). Philippot a le premier grand mérite d’être frontal dans sa violence, dans sa représentation de la brutalité de la masse grégaire apeurée et dans un accident imprévu générateur de trauma (la scène de la rivière) à mesure que l’ambiance sonore sature au loin, évoquant un pneu fondu qui déraille. Dans une colorimétrie alliant le gris, le jaune et le bleu nuit, le récit évolue selon l’errance de nos protagonistes, contraints d’avancer à tâtons, en y laissant quelques plumes (euphémisme). Certes, la nature de la menace obligera parfois le spectateur à suspendre son incrédulité (l’orage est presque animalisé, pour ainsi dire). Mais celles et ceux qui n’auront pas sombré dans le scepticisme sauront apprécier le spectacle. On en reparlera lors de sa sortie dans les salles françaises mi-septembre.

Un bon hors d’œuvre avec un chef-d’œuvre en compétition qui nous invite à changer de registre: Les Feuilles mortes de Aki Kaurismäki. Soit l’histoire, d’une simplicité à tenir sur un timbre-poste (un ouvrier lunaire légèrement alcoolique rencontrant à Helsinki une jeune ménagère blonde, métallurgiste à ses heures perdues), qui apparaît comme une excuse pour renouer avec l’univers familier, du cinéaste, ses motifs et sa signature, de très loin identifiables. Chez Kaurismäki, les plans, de même que les interprètes, apparaissent toujours un peu figés, comme en attente, aux aguets d’une lumière. As usual, les cadres fixes aux couleurs pop déteintes évoquent autant de petits tableaux quotidiens, aussi importants que leurs occupants. La poésie se fait visuelle, comme une suite d’actions monotones et cocasses, génératrices d’absurdités tous azimuts. Ici le cinéma se fait épuré, et nous voilà baladés entre affiches de films, chansonnettes d’un autre temps et rappel de la guerre en Ukraine au loin, comme pour mieux nous ramener à la réalité. L’impression générale est celle d’un soupir. Si les personnages figés manquent peut-être de cette caractérisation émotionnelle qui nous les aurait rendus un peu plus proches, on retrouve toujours cette élégance folle, cet humour, politesse du désespoir, qui fait toujours autant mouche. Pour citer un membre du panel chaos qui lui attribue la palme, « une simplicité qui ridiculise les infatués en nombre ». Le Palmochaos est totalement conquis, la moyenne du film rejoignant celle du Justine Triet, en pôle position. Comme vous pouvez le voir dans l’émission de la ChaosTV, l’enthousiasme est à la hauteur…

On finit avec un (long) film. Encore un… et qui aurait, selon les professionnels de la profession, dû se trouver en compétition: Cerrar los ojos, soit fermer les yeux en français, le nouveau long métrage du génial Victor Erice, cinéaste chéri du Chaos à qui l’on doit L’esprit de la ruche et Le sud, et dont le dernier date de… 1992 (Le songe de la lumière, qu’il s’appelait et c’était fort beau). La célébration était donc de mise, une partie de l’équipe, dont l’actrice Ana Torrent, que Erice retrouve des décennies après L’esprit de la ruche.

Alors qu’est-ce que ça vaut? Construit comme une enquête intime sur la recherche d’un acteur disparu, le film défile comme une méditation, au rythme extrêmement lent, développant ses enjeux de façon disons hypnotique. Julio Arenas, un acteur célèbre, disparaît pendant le tournage d’un film. Son corps n’est jamais retrouvé, et la police conclut à un accident. Vingt-deux ans plus tard, une émission de télévision consacre une soirée à cette affaire mystérieuse, et sollicite le témoignage du meilleur ami de Julio et réalisateur du film, Miguel Garay. En se rendant à Madrid, Miguel va replonger dans son passé… Une enquête personnelle s’ensuit. Soit une occasion pour contacter d’anciens proches, où chacun confronte ses souvenirs, sa propre version du passé, au gré de loooooonngues plages de dialogues. Il y a bien un mystère général qui plane, comme pour mieux questionner le cinéma, entre fiction et réalité. Le long-métrage s’ouvre d’ailleurs sur un film dans un film (une mise en abyme, oui) où sera questionné le regard, ouvert et fermé. Mais… Malgré une admiration sans borne pour son formidable réalisateur, ce serait mentir de ne pas avouer que l’ennui pointe régulièrement, d’autant que la durée délirante (2h49, quand même!) n’aide pas… Reste une méditation sensible et sincère, où fermer les yeux permet de faire défiler en nous les images intimes, et aide à recouvrer la mémoire. Belle idée, surtout à Cannes… M.S.

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