[CANNES 2023] Gazette chaos du Festival / Jour 8: Michel Gondry à hurler de rire

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JOUR 8. Michel Gondry raconte avec humour la folie créatrice et les dégâts qu’elle peut faire dans une comédie merveilleusement drôle (Le Livre des solutions, à la Quinzaine des cinéastes), la compétition déroule le tapis rouge à Henri VIII d’Angleterre, incarné par un Jude Law métamorphosé en roi jaloux et paranoïaque (Firebrand – Le jeu de la reine, de Karim Aïnouz), un film d’horreur coréen qui se rêve nouveau Dernier train pour Busan (Project Silence à Minuit).

Le cinéma français se porte merveilleusement bien puisque les sélections parallèles ont, elles aussi, été dispendieuses dans des registres bien distincts. Le livre des solutions de Michel Gondry nous a littéralement fait hurler de rire depuis notre strapontin. Le réalisateur de Eternal sunshine of the spotless mind est de retour avec une comédie survoltée qui nous a laissé très peu de répit pour terminer discrètement notre sandwich au thon (on en a mis partout au Théâtre Mariott). Après huit ans d’absence (Microbe et Gasoil, c’était en 2015), le cinéaste nous revient avec un alter-ego aux tourments burlesques. Marc (Pierre Niney), réalisateur bipolaire et parano, ne peut tolérer de voir retoqué par les producteurs son film en cours, dont les extraits entrevus peuvent en effet laisser craindre le pire. Accompagné de sa monteuse (Blanche Gardin), il embarque tous les rushes chez sa tante (Françoise Lebrun), dans les Cévennes, pour boucler le film selon ses souhaits. Incapable d’affronter son œuvre en face malgré un ego à la Xavier Dolan, il s’évertue plutôt à en différer la finalisation, lançant incessamment de nouveaux chantiers, qui sont autant de dérivations et d’impasses que son hyperactivité (non calmée par des médocs qu’il a foutus aux chiottes) stimule autant qu’elle entrave.

Le film prend ainsi la forme hachée d’un flot mental où surgissent des idées ou plutôt des bouts d’idées dont la plupart n’aboutissent à rien: Pierre Niney est de tous les plans et pour une fois sa faconde de petit surdoué fait des miracles, tant Gondry a compris que cet acteur chéri du cinéma français était fort quand il ne visait pas le rôle à César (sans filouterie aucune, on pense qu’il s’agit de son meilleur rôle, démiurge épuisant et pourtant génial, tellement confiant envers son propre talent qu’il peut s’improviser chef d’orchestre dans une scène d’anthologie et qui aboutit à cette conclusion en forme de manifeste pour tout le film: le grand n’importe quoi, à condition d’y croire, peut payer). Évidemment, la Blanche Gardin a du mal à supporter son arrogance de petit merdeux (et évidemment, c’est merveilleusement drôle: depuis quand on ne s’était pas claqué le beignet de la sorte!?)

Un petit mot rapido sur Firebrand – Le Jeu de la reine de Karim Aïnouz, le film d’époque de la compétition dont personne, à part les heureux festivaliers, n’a pu voir d’« images en mouvement ». Aux manettes, Karim Aïnouz, réalisateur brésilien dont on avait découvert le joli La Vie invisible d’Euridice Gusmao qui avait marqué la section Un Certain Regard en 2019. Cette fois, il s’attaque à du lourd, au drame historique, dans l’Angleterre du XVIe siècle, précisément avec la dynastie Tudor. La figure de proue ici n’étant autre que Catherine Parr (Alicia Vikander) dernière épouse du roi ogre Henri VIII (interprété par un Jude Law grotesque et habité). Vous vous souvenez de l’histoire de Barbe Bleue? Avec un soupçon d’ère du temps Me-too, le film revient à la source du conte en nous faisant adopter le point de vue de celle qui, non content de co-exister tant gré mal gré avec un époux tyrannique, devra lui résister, voire lui survivre. Law est presque méconnaissable en Henry VIII qui, à la fin de sa vie, était devenu obèse, boiteux en raison d’une infection à la jambe. L’acteur parvient, comme dans un sombre conte de fées, à rendre très réel Henri VIII, ce Barbe-Bleue qui a répudié deux de ses femmes (Catherine d’Aragon et Anne de Clèves), en décapité deux autres (Anne Boleyn et Catherine Howard) et perdu une autre en couches (Jane Seymour).

Firebrand détaille la sympathie de cette reine ayant la réputation d’avoir pu calmer le tempérament orageux du roi pour Anne Asqew, poétesse protestante qui sera condamnée au bûcher pour hérésie. S’il n’y a aucune preuve historique, le film montre des rencontres entre elles et l’adhésion très claire de la reine aux idées réformatrices, notamment dans une scène où on la voit prier en anglais et non en latin, un des piliers du protestantisme. La sensibilité (voire la sympathie) de cette dernière pour le courant religieux adverse se révèle un affront en soi. Entre vie de château et gouvernance au nom de la foi, le film nous parle donc d’une survie intime. Le cadre, partagé entre austérité (murs faits de lambris) et décorum (costumes apprêtés, draperies iconisantes), nous parle pourtant d’un même enfermement. Et le feu rougeoie la pièce avec la fréquence d’un battement de cœur. Tout comme Shekhar Kapur en son temps, cinéaste indien grandiloquent (et assez ronflant, faut le dire), à l’origine du diptyque sur Elisabeth (Elizabeth en 1998 et Elizabeth : L’Âge d’or en 2007) le film s’inscrit dans ce courant du grand spectacle médiéval english fantasmé que l’on trouve ici gravement ampoulé et souvent scolaire (remember les peu rememberables Deux sœurs pour un roi, Mary Stuart reine d’Écosse etc). Le film s’inscrit totalement dans cette tendance avec des personnages figés par leurs statuts, créant assurément une vraie distance émotionnelle et peinant à traduire au final l’effroi intime d’un tel sujet. On sauve malgré tout la mise en scène de Aïnouz, avec une vraie dynamique dans la composition des cadres et un rapport à l’organique, au pourrissement, à la bonne chair et à la sueur, ajoutant une moiteur claustro et bienvenue à l’ensemble. Les spectateurs, que nous avons interrogés dans la ChaosTV, se montrent plus cléments…

 

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On poursuit cette gazette avec Project Silence, de Tae Gon Kim, vu en séance de minuit. Malgré son affiche cédant au mystère concept ++ qui donne envie de s’y précipiter, il s’agit ni plus ni moins que d’une énième série B. L’enjeu du film se concentre ici sur un pont cerné par le brouillard. De malheureux automobilistes, suite à un carambolage, se retrouvent ainsi isolés du monde, cernés. La chose en soi n’est pas un motif d’inquiétude sérieux… jusqu’au moment où de méchantes bébêtes clonées par l’armée se retrouve lâchées par mégarde. Entre Dernier train pour Busan (Sang-ho Yeon, 2016) et Tunnel (Kim Seing-hoon, 2016), ce blockbuster huis-clos décomplexé mâche du vu et revu jusqu’à la pâtée. Dans la distribution chorale, nous trouvons bien sûr des figures fidèles: le side-kick concon mais malin, le politicien corrompu, le père et la fille et la fille fâchés, et dont les malheureux évènements n’ont pas d’autres buts que d’illustrer l’éternelle rédemption personnelle, etc. Certes, l’unité de lieu angoissante a un effet immédiat (nous avons l’impression pendant tout le récit d’être dans un tunnel) et le découpage hystéro apporte un petit shoot d’adrénaline régressif. Les bestioles numériques et la recette narrative bien trop éculée se révèlent hélas pas hyper convaincantes (les péripéties s’enchaînent selon le même tannant cahier des charges). Il ne suffit pas de lâcher les chiens pour espérer être mordus par ce grand spectacle. Là encore, nous avons questionné des spectateurs à la sortie de la salle (on vous laisse les découvrir).

Un petit mot pour finir sur le Todd Haynes, nouveau film du réalisateur chouchou du Chaos (Safe, Velvet Goldmine, Loin du Paradis, Poison… on en passe), qui a plutôt conquis notre Palmomètre, jeu de miroir entre deux stars incarnées par Julianne Moore/Nathalie Portman que notre amie Amandine Rebourg du Palmomètre (qui lui a décerné quatre étoiles) définit comme un film « troublant et inconfortable » sur les faux-semblants et le déni d’une relation interdite entre un mineur et une adulte.

Julianne Moore incarne une femme dont la vie a été chamboulée, des années plus tôt, par la révélation dans la presse qu’elle entretenait une liaison avec un adolescent de 13 ans, auquel elle avait déclaré son amour. L’adolescent a grandi, le couple a tenu et fait des enfants, mais la Moore, qui s’occupe l’esprit en vendant des gâteaux au voisinage, est toujours inscrite au fichier public des délinquants sexuels, et détestée par ceux qui n’ont pas oublié son histoire. Portman joue, elle, une actrice qui débarque dans le foyer familial avec un projet de film sur cette famille pas comme les autres. Elle jouerait le rôle de Moore, à l’époque où elle était tombée amoureuse de l’adolescent, avec la promesse de faire mieux comprendre son point de vue au grand public. Seulement, la famille n’a jamais regardé son passé en face. Un film sur le déni donc que Haynes définit ainsi en conférence de presse: « Je pense que c’est comme cela qu’on survit. Il n’y a pas d’endroit où l’on se voit totalement en face, c’est une illusion. Nous réprimons nombre de nos désirs, pour la bonne cause. C’est comme ça que la civilisation tient ». Inconfortable, n’est-ce pas? Haynes admet que ces films-là, questionnant qui nous sommes réellement, sont « vitaux au cinéma » mais « il est de plus en plus dur de faire ce genre de films ». G.R. & M.S.

 

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