[CANNES 2023] Gazette chaos du Festival / Jour 7

JOUR 7. La réalisatrice Justine Triet réveille la compétition avec Anatomie d’une chute, le super premier film du rappeur et artiste pluridisciplinaire belge Baloji (Augure dans la section Un Certain Regard), un moyen métrage possédé par le diable (J’ai vu le visage du diable à la Quinzaine), un court métrage-clip (Stranger à la Semaine).

Jusqu’au bout, le Festival de Cannes a espéré intégrer Killers of the flower moon à la course à la Palme d’or, que Martin Scorsese a déjà remportée en 1976 pour Taxi Driver. Mais le long-métrage produit par Apple TV, qui sortira en octobre en salles et dans lequel Martin réunit Leo et Bob, a finalement été présenté hors compétition samedi. « Il est temps de laisser la place aux autres! », a lancé le réalisateur, interrogé au lendemain d’une montée triomphale des marches avec ses acteurs, et d’un accueil chaleureux du film par la critique internationale. Martin, toujours aussi classe! Cela donne envie de jeter un oeil à notre Palmomètre à mi-chemin de la compétition (eh oui, déjà!).

En pôle position, se trouve Anatomie d’une chute (dont on précise, puisqu’on a entendu des mamies s’emmêler les pinceaux dans la foule, que le film n’a rien à voir avec l’Anatolie de Nuri Bilge Ceylan) de Justine Triet, présenté ce dimanche, ayant récolté une pluie d’étoiles et de Palmes et obtenant la jolie moyenne de 4 étoiles sur 5. Ajoutons que l’actrice allemande Sandra Hüller a par deux fois impressionné Cannes: en femme de Rudolph Höss dans The Zone of Interest et en veuve accusée d’avoir tué son mari chez Triet. Un prix serait bienvenu pour, par ailleurs, combler l’absence absolument délirante de Toni Erdmann au palmarès en 2016, dans lequel Sandra Hüller faisait une perf déjà inoubliable…

Quoi qu’il en soit: le voici donc, le film qui met enfin un peu d’unanimité sur la Croisette, soit la première relation stable depuis le début du festival, comme le constate notre correspondant Gautier Roos sur place. Il faut dire que le film atteint une certaine densité, bien plus périlleuse que les anciens opus de la cinéaste, dont l’humeur était un peu moins morose.

Le long métrage de Justine Triet suit Sandra, qui vit à la montagne avec son mari Samuel et leur fils malvoyant, Daniel. Un jour, alors que le petit Daniel en lunettes de soleil rentre au chalet après avoir sorti le chien, il tombe sur – ATTENTION C’EST DANS LE SYNOPSIS MAIS C’EST MIEUX DE PAS LE SAVOIR AVANT DE DÉCOUVRIR LE FILM –  le cadavre de son père, chuté telle une pomme de Newton au pied de sa demeure. Une enquête s’ouvre et à partir de là, l’enjeu du film s’avère aussi simple que limpide pendant deux heures trente: s’agit-il d’un accident, d’un suicide, ou d’un meurtre? La pauvre Sandra Hüller, à peine remise de sa montée des marches du Glazer il y a deux jours, va en tout cas devoir comparaître sur le banc des accusées, dans un rôle que le spectateur va avoir bien du mal à saisir à travers des œillères morales.

C’est un ami de longue date (joué par Swann Arlaud), avocat de profession, qui prend en charge le dossier, sans lui-même avoir de certitude sur le cas qu’il s’apprête à défendre. L’audience va remonter dans les tréfonds les plus intimes de la vie de Sandra, le film étant de l’avis même de son auteure « un prétexte pour entrer dans le cerveau d’une femme et de sa vie ». Le long métrage, bulle mentale tenue d’une main de maître, est de ce point de vue une incroyable réussite, en même temps qu’une habile rampe de lancement pour des acteurs tous tournés vers le mont Olympe: voici déjà le cast le plus brillamment dirigé de la compèt (même Samuel Theis, qu’on ne connaissait pas dans ce registre, est excellent). Une réussite qui tient aussi grâce à l’humeur du film, assez sèche et intentionnellement premier degré, afin de coller au plus près de l’enquête – qui déchire quand même une famille au passage, ou plutôt ce qu’il en reste – traversée par d’élégantes trouvailles comiques (l’utilisation de Siri pour un motif absurde ici, l’apparition furtive, au milieu d’un plateau à la C ce soir, d’un Arthur Harari jouant les intellectuels médiatiques ne reculant devant aucune honte…) Un sentiment d’apnée sourde se détache dans ce film où, c’est assez rare pour le souligner, on peine à trouver des faiblesses. Allez, ramène-nous la palme à la maison, Justine !

Sinon, Gérard a particulièrement apprécié Augure, premier film du rappeur et artiste pluridisciplinaire belge Baloji présenté dans la section Un Certain Regard. Selon lui, un exercice réussi de confrontation de points de vue qui nous transporte au Congo depuis la Belgique, où le personnage principal Koffie (Marc Zinga) a passé la majeure partie de sa vie. Convoqué à une réunion de famille dans sa ville natale de Kinshasa, il débarque avec Alice (Lucie Daby) sa femme enceinte. Le couple sert de socle à un double regard: celui d’une occidentale qui met pour la première fois les pieds en Afrique, et celui de l’autochtone qui connaît les traditions locales même s’il s’en est éloigné. Par bribes, on apprend l’histoire de Koffie, ostracisé et considéré comme un sorcier par sa famille parce que son visage porte une tache de naissance interprétée comme la marque du diable. Une intrigue secondaire évoque la rivalité entre deux bandes de jeunes dont on ne sait pas s’ils sont des gangsters qui se font passer pour des artistes de rue ou l’inverse. Patiemment, au fil des conversations ou des évènements, se dessine le tableau d’une société marquée par un syncrétisme d’influences religieuses et superstitieuses variées, que Baloji se garde bien de juger, même si Koffie n’est pas le seul membre de sa famille à vouloir s’en libérer. La narration délibérément elliptique et allusive risque de perdre les spectateurs profanes en manque d’explications, mais il est évident que le cinéaste cherche davantage le sensoriel que le rationnel, comme en témoigne une première séquence surréaliste. Un grand soin est apporté à tout ce qui contribue aux ambiances visuelles et sonores, en même temps qu’à la direction d’acteurs dont il faut saluer la puissance et le naturel. Le résultat est un mélange de réalisme magique et de naturalisme, comme une synthèse improbable de Alejandro Jodorowsky et des frères Dardenne.

Un détour par la Semaine pour découvrir le court métrage Stranger de Jehnny Beth & Iris Chassaigne. Évidemment que Jérémie était curieux de revoir Agathe Titane Rousselle ne serait-ce que vingt minutes, et de plus accompagnée de Jehnny Beth, actrice/chanteuse qui flirte de plus en plus avec la toile (encore récemment, on l’a aperçue dans Astrakan, Don Juan et on la retrouve également dans… Anatomie d’une chute – décidément!). Le programme de Stranger ressemble à s’y méprendre à celui de Hideous de Yann Gonzalez, vu l’année dernière dans la même section: un court-métrage/clip servant de véhicule à une chanteuse, ici en l’occurrence Queen Beth. Mais les clips étant considérés ici-bas comme autant de courts, rien de péjoratif à ce jeu des comparaisons. Ces retrouvailles nocturnes (inventées?) entre deux amantes tourne autour de l’oreille tendue, des petits sons de rien du tout, de tout ce qui fait vibrer: d’un stéthoscope au pouls, tout est bon excuse pour sentir son cœur battre à nouveau. Dommage, malgré les belles chansons de Jehnny, que l’abandon et l’ivresse promis n’aient pas lieu: car aussi joli soit-il, Stranger ne décolle jamais. Pas un mauvais moment cela dit, juste probablement un peu frustrant, où les deux actrices ne peuvent s’empêcher d’irradier: Rousselle y confirme en tout cas une intensité qui donne envie de la revoir fissa dans d’autres projets tout aussi inclassables.

Un détour de la Quinzaine pour découvrir un moyen métrage, cette fois! J’ai vu le visage du diable, de Julia Kowalski. Ce serait partir du mauvais pied que de prendre ce film comme de l’horreur avec un grand H (la tentation, au vu du titre et de l’affiche, est forte). Ce qu’il est, en réalité, s’avère beaucoup plus insidieux. Sa réalisatrice, Julia Kowalski, avait à l’origine l’idée d’un documentaire traitant d’exorcisme et opta au final pour un étrange teen movie sensoriel et habité, qui n’offre en rien une résolution au classique bras de fer entre le bien et le mal: d’ailleurs, elle se cache bien de nous confirmer si son héroïne est bel et bien possédée… Rongée par une culpabilité indicible et des attirances homosexuelles qu’elle qualifie comme contre-nature, une jeune ado se laisse exorciser entre deux cours de maths, comme si elle allait chez le psy. Si l’atmosphère impressionnante (forêts hantées frémissantes, ruines glaciales et église spectrale) tend un piège au spectateur, il n’y a, même dans les scènes d’exorcisme, nulle envie de pousser quiconque dans les ronces ou de chercher la shock value dans l’espoir de courser après William Friedkin (d’ailleurs cité explicitement, tout comme le formidable Mère Jeanne des Anges de Jerzy Kawalerowicz). Ce que J’ai vu le visage du diable pointe, c’est la banalisation du mal, le retour de la Pologne (et pas seulement…) vers des temps obscurs, où le fanatisme reprend ses droits, où la superstition l’emporte. Avec comme seule lueur d’espoir, une très belle scène de séduction, qui laissera entendre que sa diablotine prendra sans doute un jour son envol. Un préambule justement à un projet de long qui prendra la voie de l’émancipation diabolique. Et on a hâte.  G.D., J.M., G.R. & M.S.

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