JOUR 4. Bertrand Mandico secoue la Quinzaine des cinéastes avec Conann, Jean-Stéphane Sauvaire cloué au pilori because Sean-Penn-bashing-à-Cannes avec son Black Flies, Steve McQueen et Wang Bing signent des documentaires (très) riches et (trop) longs, soit respectivement Occupied City et Jeunesse. Valérie a bouclé son émission 3 pour la ChaosTV et Madame Soleil regarde dans sa boucle de cristal.
Vous connaissez le fameux « effet papillon », dont on parlait déjà dans notre gazette numéro 2? Ressortons cette théorie du battement d’aile pour cette quatrième gazette pour évoquer Conann qui a le premier mérite de ne pas être barbante. Parfois, il arrive qu’une petite plaisanterie, un défi à la con, une phrase lancée en l’air provoque quelque chose de plus grand et de presque incontrôlable. C’est une possible définition du chaos que nous propose Bertrand Mandico avec sa Conann (faites gaffe à bien placer les n!). Ce qui était tout d’abord une cour de récré sanglante conçue pour le Théâtre des Amandiers s’est progressivement transformé en micro-mondes avec, au total, trois courts et un long-métrage (celui qui est présenté ce vendredi à la Quinzaine). Rien que ça! Si Mandico souhaite là fermer un cycle, comme il nous explique longuement dans un entretien-fleuve), il le fait dans un fracas délicieux.

Oubliez les chevauchées du film culte de John Milius, ce péplum new age et wagnerien qui avait traumatisé toute une génération. De la même façon que After Blue transfigurait le western et Les garçons sauvages baissait le pantalon des juleverneries, Conann abandonne très tôt son cahier des charges de la fine lame épique. Car, de la tradition Howardienne, et de ses ersatz, on ne garde que les premiers instants: fille de guérisseuse, Conann voit son village piétiné par des barbares – des femmes, of course, nous sommes chez Mandichaos. Un gang de tétons crochus dirigé par la terrible Sanja qui s’empresse d’éliminer la génitrice et d’enfermer l’orpheline. Entre alors dans la danse Rainer (formidable Elina Löwensohn en jumeau furry de Fassbinder), le chien millénaire (car c’est bien connu: l’amour est un chien de l’enfer), le diablotin velu s’improvisant grain de sable dans la machine. Au nom de la vengeance et de l’amour, Conann choisit la voie de la damnation pour mieux traverser l’espace et le temps, plus folle, plus fiévreuse et plus cruelle à chaque époque. Pas vraiment barbante la Conann…

La grande force de cette aventure faustienne, c’est de métamorphoser sans cesse la figure de la guerrière et du monde qui l’entoure avec une nouvelle figure écrasant sans cesse la précédente dans une étreinte mortelle: Claire Duburcq, l’innocente corrompue dans la boue; Christa Theret, brisant enfin son image de jeune fille sage en Conann butch scintillant; Sandra Parfait, cascadeuse rageuse et amoureuse quelque part entre le Mordred d’Excalibur et la Grace Jones de Conan le destructeur; Agata Buzek, sadique aux longs couteaux qui ferait passer Ilsa pour une enfant de chœur; Natalie Richard, langoureuse, comme surgie d’un Sunset Boulevard grand-guignolesque, et enfin une inattendue Françoise Brion, vieille âme sur son trône de mort. Entre quatre murs, Mandico trouve le temps de filmer des tanières fumantes, des au-delà humides, des bunkers labyrinthiques et même le Bronx des années 90, recréé comme si rien n’était, façon Ferrara de bric et de broc.

Le noir et blanc, somptueux, crasseux, se retrouve zébré d’éclairs sanguinolents, quant à eux bels et bien rouges, pour mieux éclabousser l’audience. Mais autour de l’exercice de style embrassant tous les cinémas, et d’une déclaration passionnelle et permanente à ses comédiennes, le réalisateur des Garçons Sauvages y livre aussi son œuvre la plus noire et la plus amère, avec une virulence politique qu’on lui connaissait un peu moins: les deux derniers tiers, trash et incisifs, avec l’assassinat (littérale) de l’Europe alors que banquiers et politiques nagent dans leur orgie, jusqu’au dernier acte Greenawayesque, où la corruption des artistes passe par l’assiette, crachent un vrai dégoût du monde dans une alliance croquante de trivialité camp et de tragédie désenchantée.
La parole maintenant à Marco qui s’est cogné deux documentaires du genre costauds au nom du Chaos: Occupied City de Steve McQueen (4h06, on l’applaudit bien fort) et (3h32, encore plus) et ce en une seule et même journée! Comment a-t-il fait? On ignore de le savoir. Mais voici ces avis à chaud. Tout d’abord, sur le McQueen, tiré de l’ouvrage Atlas Of An Occupied City, Amsterdam 1940-1945 de Bianca Stigter. Soit un portrait croisé: à la fois une immersion dans la période de l’occupation nazie qui continue de hanter la capitale néerlandaise, ville d’adoption du réalisateur; et une exploration de ces dernières années, marquées par la pandémie et les mouvements sociaux. À mesure que le long métrage déroule des prises de vues actuelles de la ville, une voix-off féminine s’y superpose, récitant avec la neutralité des faits, anecdotes et souvenirs historiques. L’impression d’entendre un rapport sur la Seconde Guerre mondiale dans lequel la narratrice s’attarde sur des destins individuels et oubliés, civils juifs, résistants et officier nazis mêlés. Si le procédé est mécanique (surtout répété sur du long terme…), le pouvoir d’évocation est suffisamment puissant pour retenir l’attention. La récitation prend un rythme de métronome et nous sommes interpellés, tour à tour par le décalage, le fossé, les similitudes entre passé et présent, les enjeux contemporains (lutte raciale, Covid, réchauffement climatique, droit à l’égalité) et rappels historiques autour d’une même localisation, à une époque différentes. À mesure que ces destins d’hommes et de femmes sont évoqués, égrenés, accumulés (leur rendant ainsi hommage), le documentaire crée ainsi une réalité invisible, basé sur une autre fréquence et pleine de fantômes, comme l’impression de deux mondes, présent et passé se chevauchant en parallèle. Soit la définition d’un impressionnant et subtil travail de mémoire.

Ensuite, sur le Wang Bing, documentariste pour la première fois en compétition à Cannes, qui compte de nombreux thuriféraires depuis 2004 et À l’ouest des rails, son documentaire de neuf heures consacré à la fin d’un immense complexe industriel chinois. S’étalant sur plusieurs années et suivant de jeunes ouvriers du textile dans des provinces reculé de Chine, le réalisateur nous fait partager leurs quotidiens entre travaux manuels, facéties adolescentes, enjeux familiaux et bras de fer avec les patrons pour rehausser leurs payes. Oubliez donc toute forme d’ouverture et de respiration ici. Les cadres sont grisâtres, bétonnés, cloîtrés; la caméra se baladant dans la manufacture et des chambres serrées, les unes contre les autres, sur fond des bruits des machines à coudre. Le réalisateur nous montre une réalité difficile, cachée aux yeux de tous et les conditions précaires que cela sous-entend. Il capte les derniers élans d’une jeunesse arnachée à une réalité éprouvante. Le problème, à notre humble avis, c’est que le réalisateur ne fait que capter une réalité sans aller au-delà, sans rien nous raconter de plus. De même, s’il capte des moments d’intimité, le réalisateur n’entre pas en profondeur, jamais en affect avec ses personnages – ils sont au nombre d’une dizaine, changeant en permanence et presque toujours ramené à des dynamiques de groupe. Cette prise de contact empêche le spectateur de s’attacher à eux. Le documentaire paradoxalement, s’il aborde frontalement son sujet, flotte ainsi en surface, faute à une absence de facteur émotionnel, pourtant une des clés fondamentales d’immersion pour le spectateur. Et 3h32 dans ces conditions, c’est quand même très très long. Le Palmomètre est assez laudatif, Marco, lui, est au bout de sa vie (comme il nous le confie dans cette électrisante émission de la Chaos TV, à regarder ci-dessous).
Quoi de mieux qu’un film majoritairement boudé par le panel critique pour se remettre d’aplomb? Verdict à la sortie de la salle: eh bien, Marco aime beaucoup, n’en déplaise à cette moyenne très très basse, parlant même d’un grand film sensoriel (NDLR. à cette heure-là, est-ce bien raisonnable, Marco?), considérant que Black Flies ne mérite absolument pas un tel opprobre (ET C’EST SON DROIT APRES DEUX DOCS DE 4 HEURES!). Ce film, qui suit deux ambulanciers, le jeune novice et le vieux briscard, respectivement incarnés par Tyler Sheridan et Sean Penn, dans un New York nocturne, évoque bien sûr À Tombeau ouvert de Martin Scorsese. Mais ici, la noirceur écrase absolument tout sur son passage.

Dès la première séquence, où notre jeune ambulancier se rend sur une scène de fusillade, le film nous embarque dans un climat particulièrement anxiogène illustré par une mise en scène chiadée: saturation sonore, caméra tourbillonnante, flash de couleurs primaires évoquant un giallo urbain. Bienvenue dans une lessiveuse, environnement dans lequel tout n’est que stress, éprouvant nos protagonistes pour mieux les renvoyer à leurs failles et à leurs fragilités les plus intimes. Le passé des héros est évoqué subrepticement, sans jamais être explicité, ce qui à première vue peut décontenancer, mais toute l’originalité de ce thriller tient à son esthétique lorgnant vers l’angoisse pure quand ce n’est pas le macabre. De petites touches chaos bienvenues, car souvent rares dans ce genre de projet. En somme, bien malvenu celui qui balaye le film d’un revers de la main. De quoi envie de lancer un KESKIYA aux mauvaises langues, un peu comme Magimel face aux photographes mal elévés!
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Nous reviendrons dans la prochaine gazette sur ce qui se profile déjà comme l’un des films les plus controversés de Cannes 2023: The Zone of Interest, projeté ce vendredi soir, dont on vous parlera en détail demain et on vous laisse découvrir les étoiles du panel, donnant une preview de la radicalité de la chose. Demain est un autre jour. A fortiori à Cannes, où l’on ne parle déjà plus de Maiwenn, de Johnny Depp ou de Catherine Corsini. J.M. & M.S.
