JOUR 2: Le Procès Goldman en ouverture de la Quinzaine; un sommet du cinéma chaos dans une nouvelle version supervisée par Thomas Negovan à Cannes Classics (Caligula – the ultimate cut); l’éternel retour de Hirokazu Kore-eda en compétition (Monster); le film-polémique de Catherine Corsini en compétition itou (Le retour); Pédro à la pétanque (photo ci-contre), palmomètre en bataille et seconde pastille ChaosTV pour notre Valérie accompagnée de Marco.
C’est le film qui a ouvert la Quinzaine des cinéastes ce mercredi soir et qui s’impose comme l’un des événements surprise de ce début de Cannes 2023: Le procès Goldman, de Cédric Kahn. Novembre 1975. Début du deuxième procès de Pierre Goldman, militant d’extrême gauche habitué aux braquages à main armée, et qui clame ici son innocence dans un vol ayant entraîné la mort de deux pharmaciennes au 6 boulevard Richard-Lenoir (devenu depuis l’épicentre de la culture bobo). Le dissident s’estime victime d’une justice partisane et devient en quelques semaines l’icône de la gauche intellectuelle, c’est-à-dire à l’époque Simone Signoret et Régis Debray. Georges Kiejman, jeune avocat, assure sa défense. Mais très vite, leurs rapports se tendent. Goldman, insaisissable et provocateur, risque la peine capitale et rend l’issue du procès incertaine…
Affiche pour le moins intrigante concoctée par Ad Vitam avec un Pierre Goldman menaçant du regard le spectateur: Arieh Worthalter y ressemble autant à Gian Maria Volonté (ce Procès Goldman résonne chez nous comme L’Affaire Mattei) qu’à un émule cocaïné d’Olivier Véran (ce qui, au cinéma et non dans la vie publique, pourrait donner de sacrées bonnes choses). On ne dit pas ça juste pour nourrir à peu de frais notre gazette quotidienne qui affectionne les clins d’oeil furtifs: cet étrange film est vraiment à observer avec ces deux lunettes, l’une pourvue du sérieux du film de procès (genre revenu à la mode avec Saint Omer et dont vous verrez un merveilleux exemple en milieu de semaine avec le Anatomie d’une chute de Triet), et l’autre avec l’ornière de la comédie de tribunal: Pierre Goldman est tellement assuré de sa bonne foi qu’il n’hésite pas à mobiliser des arguments originaux (« Je suis innocent parce que je suis innocent ») au grand dam de son avocat maître Kiejman, qui ne cesse de défendre une stratégie plus conventionnelle…
Un maître Kiejman (dans la vraie vie, décédé la semaine dernière) joué par notre chouchou Arthur Harari, à qui cette mine comico-bougonne nimbé d’une moustache seventies sied à merveille. Cédric Kahn, réalisateur-acteur, a aussi confié un rôle à Laetitia Masson dans son intrigant casting. Tout le projet du film sera d’assigner à des parcours quelque peu chargés par l’histoire – en plus d’être le demi-frère aîné de Jean-Jacques, Pierre Goldman est le fils de résistants juifs polonais immigrés en France qui trouve mai 68 bien trop tendre à son goût et qui s’identifie à une culture noire légèrement opprimée par les forces de l’ordre dans l’Histoire – la sécheresse froide de la Cour d’Assises, qui, en gardienne de l’ordre, ne peut tolérer le joyeux chaos qui accapare la salle. Contestataire et survolté, le film est une incontestable réussite puisque, tout aussi étrange soit-elle, l’auto-plaidoirie de ce bandit flambeur accro aux rythmes afro-cubains retombe toujours sur ses pattes, quitte à faire douter le plus cartésien des spectateurs (est-ce parce qu’un bonhomme cumule les vices qu’il est forcément coupable d’un meurtre odieux?) Quand on lui demande de rentrer dans le rang et de nier le caractère raciste de la police de son pays, le dément Worthalter s’inscrit en faux et préfère en rajouter une couche: non seulement toute l’audience est acquise à sa cause, mais le Théâtre Mariott est lui aussi tout, heureux d’aller découvrir le score de la branlée historique collée par Manchester City au Real Madrid!

Présenté à Cannes Classics, Caligula revient des enfers 40 ans après sa sortie originale par la grâce de Penthouse Films International, présentant un tout nouveau montage avec une quantité sans précédent de séquences inédites. En d’autres termes, aucun plan du film d’origine n’a été utilisé, ce qui fait de Caligula – The Ultimate Cut, un long métrage inédit. Mais cet ultimate cut est-il si ultime? Ce péplum zinzin des années 70 raconte comment après avoir assassiné l’empereur Tibère (Peter O’Toole), son petit-fils adoptif Caligula (Malcolm McDowell) s’empare du pouvoir et entraîne l’Empire romain dans sa folie à travers des actes de violence, de luxure et d’humiliation. Du pur concentré chaos qui déborde déraisonnablement de partout, dans une avalanche de grandiose mauvais goût. On a beaucoup glosé par le passé sur les différentes versions de ce long métrage et sa résurrection au Festival de Cannes permet de remettre de l’ordre dans nos fantasmes. Une mise au point à lire ici, de toute urgence.

Sinon, que serait le Festival de Cannes sans ses cinéastes habitués en compétition? C’est désormais l’éternel retour de l’ami Kore-eda avec un nouveau long-métrage intitulé Monster, un drame sur le harcèlement en milieu scolaire raconté du point de vue du professeur puis de celui de son élève. Est-ce que ça change ou ça ronronne? Première option, bizarrement. Si le réalisateur ne s’est toujours pas départi de son regard particulier (donc sensible, bien à lui, etc.) pour nous narrer des histoires humaines à la fois intimes et hors-normes, il se fait plus acide qu’à l’accoutumée, s’appuyant cette fois sur un scénario de Yuji Sakamoto, pour nous expliquer comment un gamin mutique dont la mère soupçonne qu’il soit malmené par un de ses professeurs va provoquer le chaos du fameux effet papillon, à savoir le fait qu’une infime modification des conditions initiales peut engendrer rapidement des effets très importants.
Deux points de vue sur ce film. Commençons par celui de Marco pour qui le réalisateur explore de façon assez fascinante ces liens de causalité d’un acte mal interprété. Des récits parallèles se complètent au fil des séquences et complexifient l’histoire, mettant en doute notre jugement à mesure que nous intégrons toutes les nuances qu’implique la situation donnée. « Je voulais que le spectateur soit capable de chercher, de la même façon que le font les personnages dans le film, et qu’il se pose la question: qui est le monstre? », avoue Kore-eda en conf de presse. Cette structure néanmoins servira de prétexte au réalisateur pour aborder ainsi plein de sujets pêle-mêle: la pression du système, le harcèlement scolaire, la mère célibataire, la différence chez l’enfant etc Mais cette profusion thématique apporte finalement plus de confusion à l’ensemble qu’elle ne l’enrichie. Et lorsqu’arrive enfin la révélation finale (l’origine de toutes les répercussions), on est un poil désarçonné par la façon dont sa légèreté offre un contraste inattendu avec la gravité générale du film. Pas suffisant toutefois pour convaincre.

Le point de vue de Gautier, maintenant: après un cataclysme tricolore tourné en français (La Vérité, où le pauvre Ethan Hawke se demandait vraiment ce qu’il fichait là) et une escapade coréenne l’an dernier (Les Bonnes étoiles), Kore-Eda nous livre ici un film « attendu », terme qui entend deux acceptions selon le Petit Robert que nous avons subrepticement glissé dans notre valise avant de partir: 1. qui suscite de l’attente / 2. qui est bien trop conforme à ce qu’on attend de lui. C’est probablement la seconde option qui sied le mieux à ce nouvel opus, qui commence pourtant avec un mauvais esprit bienvenu (la maman du petit Minato qui menace d’en coller une à des encadrants pédagogiques zombifiés lors d’une réunion que l’ami Kafka aurait bien goûté, le môme qui nous fait une Greta Gerwig en voiture, à savoir menacer de s’affaler sur le bitume pendant que maman conduit…) Le chemin du film s’écartera pourtant de cette pente, s’ingéniant à redistribuer les points de vue en cours de film – on comprend par exemple que le professeur à la réputation bien légère avec les femmes est moins monstrueux que ce nous promet l’amorce du film – une redistribution qui est un peu le fil rouge-cousu-de-fil-blanc de ce film qui prend l’adage renoirien (selon lequel chacun a ses raisons) d’une façon bien trop appliquée et illustrative pour que nous en fûmes saisis sur le plan émotionnel. Reste un étrange morceau flirtant par moment avec le surnaturel, vite désamorcé, hélas, par le score archisirupeux du compositeur du film, dont on découvrira effaré pendant le générique de fin qu’il s’agit en fait de… Ryūichi Sakamoto!!!!!
Deux avis assez déçus donc. Le panel des journalistes, lui, est mitigé avec une moyenne de 2,5 sur 5.

On enchaine avec Le retour de Catherine Corsini, un film qui porte bien son titre puisqu’il a failli ne jamais revenir en compétition… On ne va pas revenir une énième fois sur la polémique, on note jusqu’en conférence de presse, la réalisatrice n’a pas souhaité s’exprimer sur les controverses entourant les conditions de tournage du film, laissant sa productrice, Elisabeth Perez, répondre à ce sujet. Celle-ci a dénoncé un « acharnement » contre la réalisatrice autour de sa sélection à Cannes, et nié tout cas de harcèlement sur le tournage. Au-delà du scandale, quid du film en lui-même? Deux ans après La Fracture, comédie dramatique tonitruante sur l’hôpital au temps des manifestations de Gilets Jaunes, la réalisatrice adopte un ton plus posé pour conter l’histoire d’une veuve et de ses deux filles, le temps d’un été sur l’Île de Beauté. Une mère, Khédidja (Aïssatou Diallo Sagna, aide-soignante repérée pour La Fracture), est employée d’une famille recomposée et aisée de gauche. Ses patrons (Denis Podalydès hilarant en père au bout du rouleau et Virginie Ledoyen) lui proposent de les rejoindre en Corse pour les aider à garder leurs enfants qu’ils ne parviennent plus à tenir pendant les vacances. L’occasion pour les propres filles de Khédidja (jouées par deux quasi-débutantes, Esther Gohourou, repérée dans Mignonnes, et Suzy Bemba), de faire, elles aussi, le voyage et de passer un été au soleil, qui se révèlera plein de surprises sur leurs origines familiales. Dommage pour la pirouette finale (qu’on avait deviné bien avant) qui nous a paru assez expédiée, trahissant l’intention de Corsini d’en faire uniquement un prétexte narratif pour mieux raconter autre chose, dérouler son récit initiatique tout en sensorialité et en désirs. Reste un coming of age méditerranéen, à la fois immensement solaire et chargé de tensions. On en parle aussi dans la ChaosTV de Valérie dont l’émission 2 est déjà online.
Le Palmomètre, lui, est plus que divisée sur le Corsini, avec une moyenne de 2 sur 5. Après deux films, la Palme dort. G.R. & M.S.
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