[CANNES 2023] Gazette chaos du Festival / Jour 1: Maiwenn en ouverture, « Tiger Stripes » à la Semaine, Jacques Rivette à Cannes Classics

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Le film d’ouverture à la hauteur d’un film d’ouverture cannois, c’est-à-dire bas (Jeanne du Barry de Maiwenn); Bulle Ogier et Jean-Pierre Kalfon pour l’ouverture de Cannes Classics (L’amour fou de Jacques Rivette); du cinéma fantastique malaisien à la Semaine de la critique (Tiger Stripes de Amanda Nell Eu); première pastille ChaosTV pour Valérie à Cannes.

Revenons, pour commencer, par le commencement. À savoir Jeanne du Barry de Maïwenn (Marco s’est dévoué, on le remercie!), film d’ouverture de ce 76e Festival de Cannes. Jeanne Vaubernier (Maiwenn donc), fille du peuple avide de s’élever socialement, met à profit ses charmes pour sortir de sa condition. Son amant le comte Du Barry (Melvin Poupaud), qui s’enrichit largement grâce aux galanteries lucratives de Jeanne, souhaite la présenter au Roi (Johnny Depp). Il organise la rencontre via l’entremise de l’influent duc de Richelieu (Pierre Richard, aka le nouveau meilleur pote de Johnny Depp). Celle-ci dépasse ses attentes.

 

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Soit l’histoire assez classique de la courtisane qui, comme tout bon récit d’apprentissage, s’extraie de sa caste jusqu’à atteindre, au gré de son ascension sociale, le boss, la récompense ultime qu’est la couche du roi. Et c’est un peu là où le bât blesse: le cheminement s’avère lisse, sans surprise, nous glissant dessus là où on aurait préféré retrouver ce qui faisait le sel des précédents longs de la réalisactrice. Clairement, quelque chose peine à s’inscrire sur la durée, à imposer un regard tranchant et fiévreux. Et le spectateur d’être en peine face à l’absence de réels enjeux narratifs. Tout est bien propre au pays des monarques, l’ascension y est facile et l’on ne sait pas vraiment ce qui motive notre demi-mondaine, tout comme la réalisatrice, dans cette histoire. En termes de tension, ne pouvait-on pas attendre plus de ce fabuleux lieu qu’est Versailles, entre dérobades, bruits de couloir se transformant en disgrâce et médisances jusqu’à la guerre ouverte (et ne se terminant pas simplement en grimaces nananère…)? Comme l’héroïne avec sa longue-vue, le film préfère regarder par le gros bout de la lorgnette. Certains éléments de scénario restent dans l’ombre, les ellipses sont ajournées et le film hésite entre reconstitution sérieuse et bagatelle, entre finesse et grotesque. À l’aune du jeu d’acteur par exemple, où la satire pas-assez-poussée (les princesses-courtisanes) flirte avec la vitrine (Johnny Depp), mais aussi la justesse (Benjamin Lavernhe, admirablement chaos). Sauvons les meubles avec la direction artistique (décors, costumes, lumières fort jolis). Mais ce n’est pas parce qu’un long-métrage possède de belles images qu’il doit se contenter d’être illustratif.

 

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Autre film d’ouverture, mais cette fois dans la section Cannes Classics: L’Amour fou de Jacques Rivette. 252 minutes de cinéma vues par Marco. Un film de patrimoine fraîchement restauré et exhumé des années 60 (les bobines du film étaient sinon rares, morcelées voire détruites), en compagnie de Titi Frémaux et du couple star, Bulle Ogier et Jean-Pierre Kalfon. Mise en abyme d’un metteur en scène et de sa création (ici l’adaptation d’Andromaque de Racine), le film navigue entre amours contrariées et petite musique de chambre où l’on disserte sur un lit, petits mots de tout et de rien, en fumant, le tout saupoudré de quelques galipettes. Oui, bienvenue dans la Nouvelle Vague avec le troisième film de Rivette aux allures de manifeste verbeux (beaucoup plus proche en cela de La Maman et la Putain d’Eustache que du récit jazzy d’À bout de souffle). Autour d’un même contexte narratif (des acteurs s’entraînant sur une scène de théâtre en forme de carré blanc), le film (fleuve et monstre) adopte à son égard différents points de vue (méta, filmé intra-diegétique, regard des personnages). Tout à tour léger, répétitif, agaçant, farceur, interminable, L’amour fou nous oblige aussi à changer en permanence de point de vue. Dans ce gros objet où il y a à boire et à manger, la seule condition d’entrée étant, peut-être, d’accepter, aussi étendue soit-elle, sa vitesse de croisière. Comme le dit Bulle Ogier dans la ChaosTv de Valérie, c’est l’un de ses films préférés…

 

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Gérard a, de son côté, vu Tiger stripes, un film fantastique d’Amanda Nell Eu, présenté à la Semaine de la critique. Avec ses multiples possibilités formelles, notamment en matière de métaphore, le cinéma fantastique se prête particulièrement à la représentation de traumatismes difficilement formulables. Pour son premier film, la réalisatrice malaisienne Amanda Nell Eu semble avoir intuitivement choisi ce langage pour exprimer le passage à l’adolescence, avec toutes les épreuves qu’il impose, et les solutions trouvées pour les surmonter. L’histoire suit Zaffan, une fille de douze ans qui vit dans une communauté rurale en Malaisie. Parmi ses amies, elle est la première à ressentir les manifestations de la puberté, et son rapport au monde s’en trouve bouleversé. Ce changement la touche de plein fouet, mais il affecte aussi son entourage d’une façon qu’elle perçoit comme une agression. Elle y réagit en imaginant qu’elle est en train de se transformer en tigre, ce qui peut se comprendre à différents niveaux. Une première grille de lecture est subjective, c’est celle du point de vue de Zaffan que le film nous invite à partager. Le regard qu’elle porte sur son entourage est surtout candide: elle découvre que le monde qu’elle prenait pour acquis est changeant et instable. Ses amies sont capables de la trahir et de se retourner contre elle abruptement. Ses parents accueillent son évolution avec indifférence (le père est complètement détaché), ou une apparente hostilité (la mère la houspille sans arrêt). Quant aux éducateurs, ils sont caricaturaux, mais il est clair que le film ne cherche pas le réalisme. Dans un style à la fois naïf et sensoriel, la réalisatrice représente les différentes étapes de la transformation de Zaffan, y compris sa métamorphose animale. Ses ongles poussent, ses cheveux tombent, sa peau se strie, elle grimpe aux arbres.

Parfois très rudimentaires, les effets risquent de décontenancer les spectateurs habitués à un fantastique hollywoodien, mais l’imagerie convoquée ici puise dans la mythologie indonésienne et ses artifices poétiques sont plus proches d’Oncle Boonmee que des effets numériques. Plus généralement, la réalisatrice privilégie l’analogie, en utilisant l’environnement comme révélateur (la jungle semble être l’endroit où Zaffan se sent le plus à l’aise), ou encore les éléments (l’eau est omniprésente). Au-delà de la dimension fantastique, un autre point de vue plus objectif se lit en filigrane. Derrière l’approche caricaturale du monde adulte, ressort le tableau discrètement subversif d’une société marquée par la bigoterie et la superstition, source d’injustices qui n’arrangent pas Zaffan, mais ne font que justifier sa révolte. G.D. & M.S.

 

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PS. Un coucou à Pédro Almodovar (qui a joué à la pétanque avec son équipe)

 

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PS2. Big up à cette red queen du gang des escabeaux

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