JOUR 3. Le super thriller de Amat Escalante (Perdidos en la noche, à Cannes première), le super film fantastique de Thomas Cailley (Le règne animal, ouverture UCR), la super comédie de Monia Chokri (S comme Sylvain à UCR), la super fable guiraudienne de Pierre Creton (Un prince, à la Quinzaine).
Sur le créneau Cannes Première du « thriller social hispanophone où les gens privilégiés ne vont pas le rester longtemps », le nouveau Amat Escalante occupe à peu près la même place qu’As Bestas de Rodrigo Sorogoyen l’an passé. Jugez plutôt: Emiliano (Juan Daniel García Treviño) vit dans une petite ville minière du Mexique. Habité par un profond sentiment de justice, il cherche les responsables de la disparition de sa mère, une activiste qui défendait les emplois locaux menacés par une société minière internationale. Ne recevant aucune aide de la police ou du système judiciaire, ses recherches le mènent à la riche et excentrique famille Aldama. Il fait alors la connaissance du père, un artiste renommé, de sa célèbre femme et de leur attirante jeune fille, influenceuse Insta à ses heures perdues (c’est-à-dire tout le temps). Il ne tarde pas à travailler chez eux et est résolu à découvrir des secrets bien gardés… Merveille de mise en scène, le film est une sorte de croisement rêvé entre Le Fleuve Sauvage d’Elia Kazan (vous savez, ce film que vous confondez tout le temps avec La Fièvre dans le sang) qui racontait la lutte d’habitants du sud des États-Unis et leur refus d’être expropriés devant la construction d’un barrage; et le Théorème de Pasolini, où Terence Stamp venait détraquer de l’intérieur une famille en se permettant (presque) de s’enfiler le grand-père au troisième étage.
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Moins provoc et coup de poing que ses précédentes livraisons, Perdidos en la noche travaille quelque chose de plus trouble, créant la parfaite distance focale sur chacun des personnages de cette sombre comédie humaine (Amat trouve la juste hauteur pour filmer ces freaks friqués qui ne jurent que par la vie en loft et par la société de l’image: et pourtant, que ces gens-là nous ressemblent, les chéris!) Une très bonne idée du film, que Pasolini aurait pu nous pondre s’il était encore parmi nous (et non sur cette plage d’Ostie mal famée): faire du suicide un élément assimilable par la société de consommation, à tel point qu’on peut désormais faire fructifier ses TS en les mettant en scène auprès de ses followers… Comme on n’a pas le temps de vous en dire plus, on va vous laisser en citant directement l’interview du cinéaste sur le site du Festival (nous au moins, on a le courage de vous le dire, et de ne pas plagier gaiement le DP en sous-marin!!): « L’idée de réaliser un thriller s’est imposée dans mon esprit dès le départ. Mais je voulais enfouir le genre au plus profond du film. J’ai essayé de le déployer par petites touches, comme on sème des graines. Sueurs Froides (Vertigo, 1958), d’Alfred Hitchcock, m’a beaucoup inspiré de ce point de vue. » Une ovation, pour le coup, réellement méritée, comme on peut le voir dans notre troisième émission de la ChaosTV!

On poursuit un autre grande réussite chaos: Le règne animal de Thomas Cailley, ouverture de la section Un Certain Regard. Dans un monde en proie à une vague de mutations qui transforment peu à peu certains humains en animaux, François (Romain Duris, qui porte des chemises aussi pimpantes que dans Coupez!) fait tout pour sauver sa femme, touchée par ce mal mystérieux. Alors que la région se peuple de créatures d’un nouveau genre, il embarque Émile (Paul Kircher), leur fils de 16 ans, dans une quête qui bouleversera à jamais leur existence… Elle est là, la grande comédie qui va réconcilier votre demi-sœur cinéphile avec votre oncle pas vraiment porté sur la chose (son truc à lui, c’est plutôt, comme tout le monde, la série). Fable écolo, film de super-héros, teen movie, body horror avec ses excroissances mutantes observées depuis la glace de la salle de bain, romcom légèrement amorcée… On en oublierait presque de préciser dans cette liste à la Prévert qu’il s’agit d’abord d’une comédie (!): neuf ans après Les Combattants, Thomas Cailley a mis dans son chaudron tout ce qu’il a pu ramasser depuis. La greffe ne s’avère pas à chaque fois réussie, mais force est de constater que le cinéaste a réussi à embarquer ses 16 millions d’euros de budget sur un territoire que d’autres membres de sa profession auraient à coup sûr saccagé (on ne citera pas de noms, ici à Cannes, au milieu des professionnels encravatés).
Non content de mixer les genres et les ambiances (partie A très différente de partie B qui diffère, elle, nettement de partie C…), notre revenant du cinéma français a aussi sorti l’aspirateur à idiomes marquants de l’époque, brossant de savoureux dialogues autour des saucissons Leader Price à un euro, une conjugaison au subjonctif délicate pour une partie de nos concitoyens, l’esprit républicain qu’on nous sert à toutes les sauces ou ces ados TDAH à qui l’on fait croire qu’ils sont des petits génies (alors qu’ils sont juste drogués à leur smartphone, un peu comme nous ici depuis l’instauration de cette fichue billetterie en ligne qui nous implore chaque matin d’être debout à 6h57….) Le (souvent très bon) Romain Duris se permet même des dialogues totalement inédits dans l’univers sinistré de la mongolito-comédie à la française: de mémoire cinéphile, on n’a jamais entendu Ary Abittan ou Philippe Lacheau balancer un « C’est René Char et c’est tout ce que j’ai à dire »! Adèle Exarchopoulos dans un rôle de gendarmette isolée au milieu d’un poulailler mâle fait des merveilles, et Paul Kircher, dont la mutation animale colle évidemment bien à ce corps d’ado croissant à une vitesse folle, est une vraie révélation, y compris dans ses petits rires aigus tout à fait débiles qui font aussi le sel du personnage. Alors oui, certains effets de CGI sont vite expédiés (les ailes du corps de Tom Birdman Mercier ne respectent visiblement aucune loi physique) et le scénario paraît parfois étrangement conçu. Certains souligneront ces faiblesses, nous, on préfère se dire que le film a été montré inachevé au comité de sélection et qu’il a dû être emballé en mode post-prod kechichienne pour tenir sa date de projection… Est-ce également la raison de ce bug monstrueux proposé à la salle Debussy dans la dernière demi-heure du film: la piste dialogue du film avait tout simplement disparu, ne laissant à l’oreille que d’étranges bruits de fond (on a mis 10 minutes à comprendre que ce n’était pas un effet désiré de ce film qui ose beaucoup de choses).

Il nous faut aussi vous parler de S comme Sylvain, nouvelle comédie de Monia Chokri présentée devant une salle hilare au Certain Regard: on a adoré cette chose, et ce, malgré l’avalanche de lumières d’Iphone 12 retentissant toutes les deux minutes autour de nous (range nous ce portable, Laurent Delmas!!!). Le pitch, chokrien en diable: Sophia (Magalie Lépine-Blondeau, animatrice québécoise dans sa vraie vie, à tomber par terre) est professeure de philosophie à Montréal et vit en couple avec Xavier (François Létourneau) depuis 10 ans, lui aussi tourné vers la chose intellectuelle. Sylvain est charpentier dans les Laurentides et doit rénover leur maison de campagne. Quand Sophia rencontre Sylvain pour la première fois, c’est le coup de foudre. Les opposés s’attirent, mais cela peut-il durer? Une comédie de mœurs géniale sur l’usure du couple, le boum-boum étrange qui s’éprend du cœur au moment où il entrevoit un début de flirt adultérin (on ne parle pas en connaissance de cause, mais on imagine que ça fait ce bruit-là), mais surtout cette logique zarbi du sentiment amoureux: une complicité intellectuelle peut engager un couple sur le long terme plutôt que l’épanouir… Mention spéciale à une scène de fin carabinée où les gens légèrement vaniteux du monde artistique ne peuvent cacher leur dédain pour la gaucherie et la maladresse (néanmoins très spontanée) du Sylvain, qui ne sait peut-être pas trop comment s’y prendre avec le sens des conventions, mais qui parle avec son cœur, lui, au moins! Le score d’Emile Sornin (Forever Pavot) est très bon, et pour cause: on ne sait pas trop si c’est un hommage appuyé (ou un vol à main armée) de l’incroyable bande son de Drame de la jalousie d’Armando Trovajoli (le film a clairement une humeur seventies, qui n’est, vous commencez un peu à nous connaître désormais, clairement pas pour nous déplaire)…

Il était également question de sountrack italiennes du côté de la Quinzaine: en bon cinémaniaque qu’il est, Sean Price Williams cite Il était une fois la révolution (Giù la testa) d’Ennio Morricone dans une jolie scène de son premier long-métrage, The Sweet East, présentée dans une salle archi-complète hier soir. Le film, voyage délirant autour des délires et des croyances qui morcellent l’Amérique, nous a un peu déçus: il ne respire qu’à partir du moment où ses personnages, souvent à la limite du supportable, s’arrêtent de smalltalker pour justement laisser place à autre chose (des regards par exemple (!), que le chef op’ des Frères Safdie sait incontestablement filmer). Il faut dire que pour entourer le rôle principal (Talia Ryder, parfaite dans la robe d’Alice au pays des névroses), beaucoup d’acteurs qui en font des caisses, des comédiens dirigés avec l’ultra fatigante baguette Sundance: mention spéciale pour ce cabot de Simon Rex qui nous avait déjà sorti de nos gonds il y a deux ans dans le Red Rocket de Sean Baker. Il en résulte un film qui se voudrait fiévreux mais qui paraît pédaler à mille à l’heure dans le vide: tout ce programme – qui est celui du Nouvel Hollywood – tombe ici à plat, faute à une surcouche hype un peu énervante… Si certains d’entre vous goûteront à ce voyage, le film est assez excluant pour tous les passagers (et autres personnes non munies de billet) restées à quai.

A la Quinzaine, on a plus goûté Un prince de Pierre Creton, « une éducation sentimentale en forme d’herbier », utopie où il est question d’un univers tout à fait inconnu par les membres de cette rédaction (chasseurs, pépiniériste, apiculteur…) et où la fable guiraudienne n’est jamais loin. Si l’horaire de projection (la fameuse séance de 15 h où le burger tout juste enfilé s’apprête à entrainer tout le système digestif dans une narcolepsie difficilement compatible avec le métier de critique) nous a joué des tours et exige de nous un second visionnage, on a sagement goûté la langue de ce cinéaste/ouvrier agricole/jardinier/poète, où il est question de verge et de douce défonce au LSD, avec un tapage cette fois nettement moins visible: on s’en reparle dans un contexte plus calme? G.R.
LE POINT PALME DE MADAME SOLEIL
Coucou les chéris, c’est Madame Soleil. Pour ce troisième jour de Cannes, let me focus sur les trois premiers films en compétition. Et y a pas photo pour l’instant: Corsini est déjà far away from Cannes alors que Wang Bing est le mieux placé avec un beau soleil extérieur. Beware à Kore-eda qui est toujours là même quand on s’y attend pas…

