[CANNES 2023] Gazette chaos spéciale « Killers of the Flower Moon »

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JOUR SCORSESE – DiCaprio et De Niro réunis pour la première fois chez le réalisateur légendaire qui a fait l’événement samedi à Cannes avec Killers of the Flower Moon. Un film qui met en images une page sombre de l’histoire des États-Unis, sur les terres amérindiennes. Voici deux avis critiques sur le film tant attendu, et une émission ChaosTV consacrée au Scorsese.

AVIS DE GAUTIER ROOS
Tirons tout de suite quelques trucs au clair: le nouveau projet de Marty, présenté hier dans un Grand Théâtre Lumière – un GTL affichant crânement sur Insta sa chance de voir trois monstres sacrés du cinéma mondial réunis sur un même strapontin – n’est ni le chef-d’œuvre annoncé, ni la purge décrite ici et là par un Twitter sacrément divisé par LE MORCEAU le plus attendu de cette édition. Adapté d’un monstrueux livre de David Grann, auteur que les vénérables éditions du Sous-Sol et Allia et ont le chic de nous faire découvrir en France, Killers of the Flower Moon nous embarque quelque part au début du XXᵉ siècle, alors qu’une fructueuse course au pétrole a doté du jour au lendemain le peuple Osage d’une très grande fortune: cette richesse amérindienne attire vite la convoitise de Blancs, qui n’hésitent pas à mettre sur pied d’ingénieuses stratégies pour spolier ces gens sympas, mais un peu limités qui ne savent même pas ce qu’est un placement bancaire… Marty reprend ici un terrain de jeu déjà largement arpenté par ses films de mafia: des gangs d’abord unis puis divisés par l’appât du gain se mettent joyeusement à mort, dans un esprit rappelant gaiement les castagnes qu’on se distribuait à la cour de récré (retour à cet éternel cinéma ludique que le cinéaste avait quelque peu délaissé lors de la parenthèse Silence / The Irish Man).

Petite innovation tout de même dans son cinéma: le rôle principal est confié à un DiCaprio qui n’est pour une fois par le control freak obsessionnel typique des Taxi Driver et autres Casino, mais plutôt un instinctif un peu benêt et moins instruit que son oncle-mentor (ici joué par De Niro, désolé si vous avez du mal à suivre) qui ne jure que par les deux biens les plus précieux qu’un homme du siècle dernier se devait d’accaparer: l’argent et les femmes. Cette frontalité étonne un peu dans la carrière du réalisateur qui semble ici, âge avançant, dépouiller un peu son cinéma pour revenir à cette efficacité première des séries B qu’il avalait par packs de 12 pendant sa jeunesse. C’est à la fois ce qui fait l’évidente qualité de ce cinéma hautement fédérateur, mais c’est aussi peut-être la raison d’un certain surplace éprouvé pendant le film: sans réel moment de climax notable, sans la béquille scénaristique qui a tant contribué au succès de sa carrière (cette bonne vieille paire de chaussures scorsesiene qu’on ne trouve que chez les meilleurs cordonniers italiens: ascension / chute), le film se laisse ingurgiter certes facilement, mais ne semble jamais décoller du sol. Le plus curieux reste que cette absence de dérèglement scorsesien surgisse avec un film financé par un honni GAFA au nom de fruit (dont le logo apparent en début de séance, suscite, comme Amazon, toujours des réactions fleuries dans la salle) et à hauteur de budget marvellien (200 millions de dollarssss, ma parole): qui aurait pu prédire que le vrai spectacle du film provienne de ces échanges complices et assez tarantiniens entre De Niro et Di Caprio, et jamais des coups de feu pourtant généreusement distribués tout au long de ces 3 heures 26? C’est peut-être ça, la vraie surprise du festival… G.R.

AVIS DE MARCO SANTINI
Le voilà donc l’un des films les plus attendus du festival. Le dernier opus du cinéaste se sera fait désirer et le résultat, bien qu’à la hauteur sur beaucoup de points, nous a laissé perplexe sur d’autres. Disons, pour simplifier grossièrement, que le film a les qualités de ses défauts, et inversement. En nous présentant les deux forces en présence (Blancs et Indiens), le film déploie son récit de façon aérienne, via des travellings amples. Des alliances se créent, favorisant en principe une cohabitation pacifique. Mais sous la surface, un véritable stratagème se met en place pour accaparer les richesses. Une partie d’échec mené par le leader blanc William Hale et son neveu, le très médiocre et suiveur Ernest Burkhart. Entre jeux de regards et colorimétrie crus et boisée de chambrée, Scorsese déroule son récit au long cours (plus de 3h) sur cette tonalité odieusement stratégique (faisant du spectateur le complice indirect). Les « alliés » sont en fait les bourreaux déguisés, cyniques de leurs puissances, rendant palpable comme jamais le processus d’assimilation, voire d’extinction, à l’œuvre. La plus grande puissance du film sans nul doute.

Seulement, le long-métrage ne dévie pas de cette tonalité, ne présentant presque exclusivement qu’une facette du duel souterrain en présence, qu’est le point de vue oppresseur, littéralement machiavélique. Cela n’est pas un défaut en soi. Seulement le récit avance dans cette logique sans contraintes, ni retournements clés (ou peut-être dans le dernier tiers), développant une violence immersive et inéluctable certes, mais aussi la frustration du spectateur. D’où une impression, sur 3h, d’un film statique. L’impression générale (tout comme pour The Irishman) est celle d’un récit trop long pour son propre bien, qui dilate ses enjeux. En cela, on peut légitimement interroger le rôle des plateformes, ici Amazon, et leur permissivité en tant que producteur à l’égard de leurs ouailles… Après la projection, on gardera toutefois une sensation obsédante faite de feu, de fièvre et d’agonie et nous saluerons la pirouette de la séquence finale (rappelant la fin du Loup de Wall Street) sur l’héritage de ces événements, racontés par d’autres, tenant à la fois du spectacle et du divertissement anecdotique, renforçant indirectement la violence d’une certaine histoire américaine. M.S. (non ce n’est pas Martin!)

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