[CANNES 2022] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL / JOUR 3

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La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 3: les excellentes nouvelles du jour, EO (Hi-Han) de Jerzy Skolimowski et Armaggedon Time de James Gray en compétition, Rodeo de Lola Quivoron à UCR, Le Pacte des loups au Cinéma de la Plage, les prédictions de Madame Soleil…

Jerzy mit l’âne dans un pré… Et quelle surprise ce fut! La Croisette n’était pas prête – surtout après un début de compèt plutôt sagement installé dans les clous – pour voir cette chose inclassable débouler dans ses rangs. On nous avait promis un remake d’Au Hasard Balthazar, voici un film qu’on pourrait associer à de la musique bruitiste – prends ça, Robert Bresson – qui imagine ce que pourrait être un cinéma au regard désanthropocentré (on ne sait pas si ça se dit, mais vous ne savez pas l’heure à laquelle est rédigé ce billet).

EO (Hi-Han) suit le parcours d’un âne de cirque qu’on retire à sa jeune propriétaire (Sandra Drzymalska en nouvelle Anne Wiazemsky) à la demande d’association de défense des animaux. Séparé de la seule personne qu’il aime, notre âne sera trimbalé à-peu-près partout à la surface du globe, témoin souvent impuissant des plus effarantes stupidités humaines, dépliant ainsi un effrayant inventaire à la Prévert de nos cruautés contemporaines… Et vas-y que je te tape un petit foot et plein air, que je passe boire un verre au troquet du coin, et vas-y que je me fais pourchasser par des fafs et que je croise une jeunesse ignare pour qui le cheval, “c’est d’abord du salami”

Ça commence comme du Roy Andersson et ça finit par… par quoi au fait? Par un cinéma ne choisissant plus de placer sa focale à hauteur d’homme, mais à dos d’âne, un animal réputé pour son côté patient et stupide; ce qui permettra au voyage de prendre des couleurs aussi irréfléchies que jusqu’au-boutistes. Le début du film désarçonne complètement, le cinéaste n’expliquant pas vraiment cette succession de plans hallucinatoires semblant jouer une certaine carte (très opportuniste) du contemporain (un drone filmant comme un drone et parcourant une prairie, pour ne citer que lui). Au fur et à mesure que la machine s’enraye, au fur et à mesure que le film croise les vitesses et qu’on en vient à se demander si on n’est pas dans quelque chose ressemblant à un Holy Motors sous stéroïde, le spectateur se met à remiser toutes ses questions au placard, et délègue le décodage à une partie lointaine de son cerveau. Jerzy aurait voulu faire une spéciale dédicace au Chaos, il n’aurait pas fait mieux – un canidé roux ressemblant furieusement à une mascotte emblématique d’un film de Lars Von Trier, une actrice, elle aussi, rousse capahutée de nulle part à la fin du film… – on vous jure qu’on en a recraché notre Coca Zéro et qu’on a littéralement flashéééééé. Le Palmomètre conquis, avec une superbe moyenne.

“Le disco, ça craint”: situé à ce moment charnière qui s’appelle le grand basculement dans les années 80 (aussi surnommé “le grand cauchemar” dans notre presse de gauche), Armageddon Time de James Gray promettait une vue imparable sur les années Ted Trump, magnat foster-kanien régnant en maître sur l’immobilier du Queens et de Brooklyn depuis l’après-guerre, et père du “self-made man” à la crinière couleur feu que vous connaissez bien. À des années-lumières du pamphlet, l’attaque se fera finalement plus modeste, Gray préférant activer le mode pudique resserré autour de la cellule familiale, schéma qui n’ébranlera pas trop les fans de son début de carrière.

L’intrigue ne laisse pas vraiment de doute quant au caractère autobiographique de la chose: un gamin de 10 ans nommé Paul Graff s’emmerde sévère dans sa salle de classe et s’imagine embrasser une carrière d’artiste, secoué comme tout par un tableau de Kandisky. Le hic, c’est que ses parents attendent d’abord de lui qu’il nous ramène des bonnes notes à la maison, qu’il se tienne correctement à table, et qu’il arrête de nous bassiner avec ses aspirations déconnectées du monde matériel (“mon père… il était charron” aurait pu glisser le Gray dans son métrage). Seul ami du petit Paul dans ce film souvent tourné en décor intérieur: Johnny Davis, un afro-américain vivant seul avec sa grand-mère et victime expiatoire qui prend pour tous les autres dès lors que surgit un chahut en classe. Le système de l’enseignement privé en prend pour son grade, tout comme ces vilains cyborgs on zeir way to success qui ressusciteront avec les années Reagan.

Vous devez vous dire que tout ça sent quand même pas mal la Pasta-Box réchauffée très nettement en deçà du potentiel du cinéaste. Sauf que… Sauf que le film est enveloppée d’une fragilité qu’on a jamais sentie aussi sincère qu’ici, que les yeux du petit Graff pourraient emporter avec eux n’importe quel spectateur ahuri (même ceux qui passent la séance à zieuter névrotiquement leur smartphone sans se douter une seconde qu’ils nous ruinent notre propre expérience), et que le film recèle de petites trouvailles aussi discrètes qu’imprévues qui rendent le tout very very moving. Regardez par exemple ces deux moments du film où les corps d’ordinaire corsetés par la mise en scène grayenne se dérèglent et esquissent quelques pas de danse (là pour faire le con au fond de la classe, ici pour accompagner le réveil matinal très brutal du personnage principal) et apportent, dans l’univers archimillimétré et métronomique du réalisateur, les petites doses de folie qu’on attendait depuis longtemps. Il y a du Paul Thomas Anderson dans ce film et lorsque notre emploi du temps nous le permettra, nous nous ferons un plaisir à dresser des parallèles entre nos deux cinéastes ricains qui n’ont jamais vraiment coupé le cordon avec les seventies. PalmoChaos avec des Palmes inside. Et un James Gray bouleversé (et bouleversant).

Sinon, vroum vroum vroum on the Croisette avec Rodéo de Lola Quivoron, ce premier long-métrage très attendu apporté dans ses bagages par Charles Gillibert (ça va Charles? Pas trop l’impression d’être partout présent en ce début des festoche après La Maman et la Putain et L’envol en doubles ouvertures des sections parallèles?). La jeune Julia (jouée par une incandescente Julie Ledru) vit de petites combines et voue une passion dévorante, presque animale, à la pratique de la moto. Un jour d’été, elle fait la rencontre d’une bande de motards adeptes du cross-bitume et infiltre ce milieu clandestin, où les filles ne sont vraiment pas les bienvenues. En bombant le torse et en ne cédant rien aux intimidations du milieu, Julia s’en va quérir le respect d’un univers titanesque où on ne vit que pour sa bécane… Optant pour des gros plans qui soulignent bien le toit plombant régnant en maître au-dessus des personnages (l’envie d’exil est l’un des moteurs – vroum vroum vroum again!!! – du film), la forme de Rodéo séduit les spectateurs contraints de composer quasi non-stop avec le regard fermé de son héroïne, geste de confiance de la réalisatrice qui est une belle prise de risque. Le film nous branche bien, mais se met à un peu mouliner au fur et à mesure que le chrono avance, déclinant sans grande variation des moments un brin répétitifs (le “Mais vas-y casse-toi de là, bouffonne va” à la puissance 10, ça s’émousse un peu, forcément). On trouve quand même le film intéressant, jusqu’au-boutiste, rafraîchissant, mais là on n’a pas trop le temps d’activer le mode Pléiade et de vous en dire plus! On a filmé la réaction de la salle lors de la projection, rien que pour vous…

Bonjour bonjour, c’est Madame Soleil. Que vois-je dans ma boule de cristal ce vendredi? Oh, deux films qui filent à toute vitesse direction le palais des festivals pour obtenir la récompense suprême lors de la cérémonie de clôture. Deux éblouissements dans la nuit noire de Cannes: Armaggedon Time de James Gray et EO (HI-Han) de Jerzy Skolimowski. Je sais ce que vous vous dites, James Gray, il n’a jamais rien à Cannes. Pourtant, ma boule de cristal est formelle: il sera au palmarès, tout comme le Sko et son âne resplendissant. Mais bon, vous connaissez la chanson: il reste 17 films, on a encore un peu de temps. M.S.

PS. Clin d’œil au feu magazine Starfix ce jeudi soir au Festival de Cannes avec la projection de la version restaurée du Pacte des loups de Christophe Gans au Cinéma de la plage (photo prise par notre ami Patrice Girod). On vous conseille de (re)lire la super interview de Christophe Gans réalisée par Gérard Delorme.

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