La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 7: les nouveaux David Cronenberg (Crimes of the future) et Park Chan-Wook (Decision to leave) en compétition, De humani corporis fabrica, de Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor à la Quinzaine, Magdala de Damien Manivel à l’ACID, Hideous de Yann Gonzalez à la Semaine…
Si de nombreux médias tressent des lauriers à Crimes of the future, c’est peu dire que le nouveau film de David Cronenberg nous a plongés dans l’embarras. Qu’est-il arrivé à notre Crocro d’amour? Ne faisons pas les grands naïfs: cela fait un moment que le bonhomme a déserté le cinéma brut de décoffrage et carburant à l’intuition de ses débuts. En général, les gens datent la ligne de brisure à Crash ou à History of violence: notre mauvais esprit pourrait faire remonter la chose beaucoup plus loin, David étant le prototype même du cinéaste à qui le rond de serviette festivalier a fait du mal. On ne sait même plus comment qualifier la chose (pourquoi appelle-t-on encore cinéma de genre des propositions aussi cérébrales, désincarnées, arides?) tant elle nous paraît éloignée de tout ce qui nous fait frémir le poil dans une salle de cinéma. On lit ici et là que la photo est sublime, que la mise en scène magistrale, que la direction d’acteurs est bluffante… Ayons le courage de dire que nous sommes passés à côté et que nous n’en voudrons pas à nos amis (ils seront nombreux) qui verront en lui un Crash bis que le temps aidera à apprécier. D’ici là, nous ne nous déplacerons même plus pour voir les prochaines livraisons du maître déchu… Gérard, le plus indulgent de la rédaction, ne masque pas sa perplexité dans sa critique. Et même notre Valérie est déçue.
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D’où notre relative incompréhension face au très bon accueil du film par la presse, de façon générale. Une impression confortée par le Palmomètre – Les crimes du futur recevant une moyenne satisfaisante de 3,5 sur 5, le plaçant comme troisième du classement.
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Nous aurions peut-être dû le regarder comme Isabelle Huppert, présente lors de la projection officielle: avec des lunettes noires (une grande tendance cette année d’ailleurs, les lunettes noires aux projos cannoises…).
D’où notre détournement sur l’InstaChaos…
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Et on va continuer à se faire des ennemis avec Decision To Leave, également en compétition, qui lui aussi bénéficie de très bons échos dans la presse, sur les réseaux. Pour nous, le résultat est un peu décevant, étrange mélange entre ce qu’il répète déjà insatiablement depuis plusieurs films (passion pour les machinations en mode Henri-Georges Clouzot et virtuosité formelle par moments gratuite) et quelque chose de neuf (Decision To Leave a quelque chose du drame amoureux presque japonisant plus que du polar coréen nerveux où vous entrez dans un troquet pour vous enfiler avec autorité un poulpe). Hae-Joon, détective chevronné, enquête sur la mort suspecte d’un homme survenue au sommet d’une montagne. Bientôt, il commence à soupçonner Sore, la femme du défunt, tout en étant déstabilisé par son attirance pour elle… Il y a du Bong Joon Ho dans la première partie du film où la maladresse des deux détectives explore avec humour les failles des personnages: le Park arrive très bien à poser l’édifice de ce long-métrage qui paraît peut-être un peu moins gadget que ses précédents films. Mais dès lors que la machination se met en place (et si cette femme qu’il aime était en train de le rouler, le Hae-Joon?) et que le réalisateur d’Old Boy se transforme en élève bien appliqué avec son bac à stylo sur le coin de la table, on a soudain l’impression que les effets déjà bien connus du cinéaste ne pourront pas vraiment nous surprendre. Le film semble un peu pâtir de son manque de tension, geste probablement volontaire d’un Woowook plus désireux de signer un assez tenu thriller amoureux plutôt qu’un délire formaliste à la Stoker. Vu les bonnes choses qu’on entend sur le film, on ne s’interdit pas de revoir la chose à sa sortie, dans une salle sans journalistes italiens qui nous mettent des coups de genou dans le dos avec leurs immenses gambettes (et leur sens des politesses irrécupérable…).

Le vrai choc organique de Cannes 2022 n’est donc pas en compétition mais à la Quinzaine avec De humani corporis fabrica, de Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor, avec votre prostate comme vous ne l’avez jamais vue! Il y a cinq siècles l’anatomiste André Vésale ouvrait pour la première fois le corps au regard de la science. En 2022, le duo de cinéastes Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor ouvre les portes du cinéma pour nous faire pénétrer dans un monde encore jamais projeté sur grand écran. Ça pourrait donner une forme supra-chiante et roborative, mais le film est pour ainsi dire assez passionnant: pour descendre dans les entrailles du vivant, les deux aventuriers de la caméra empruntent à un magma de formes rarement réunies au sein d’un même objet filmique. Nous basculons ainsi du documentaire sous-marin explorant les artères de notre cerveau au film de train-fantôme déambulant lentement dans une zone intestinale qu’on serait bien en mal de vous décrire. Ici, un spot ménager vantant les mérites d’un aspirateur nettoyant cette matière étrange qu’on a dans les yeux (ne nous demandez pas comment ça s’appelle, nous avons fait un bac ES), là un snuff-movie de carosserie avec un bistouri à plusieurs têtes titanesque s’apprêtant à charcuter un sexe masculin (les internes qu’on entend en voix-off puisent dans un jargon spécialisé et parlent non sans raison d’une kalachnikov dans le pénis!). Le spectateur est ainsi immergé dans un océan de matières souvent répudiantes qui empruntent autant aux toiles fauves qu’aux séances diapositives aux grandes heures de nos cours d’SVT. Et il se sent comme un gamin de CM1 tout heureux de visiter le grand musée du corps humain. Au-delà du traité anatomique, le film est porté par des saillies comiques surgissant de professionnels de la santé que vous ne verrez pas à l’écran (on entend leur voix “de là-haut”, un peu comme quand nos amis ayant réussi à pénétrer à une soirée nous balancent depuis leur très convoité rooftop: “désoooolayyy, on n’a plus de cartons”): on y évoque le côté très carpe diem de la réanimation – alors que la salle est présentement en train de se tordre le boyau droit pour éviter de sortir le sac à vomi – et le prix délirant du mètre carré en région parisienne… Le plan final en mode référence loumesque à Ténèbres de Dario Argento saupoudré à la sauce classes préparatoires (allez voir le film pour comprendre l’image) achève de nous convaincre. Formidable, cette sortie scolaire avec la moitié de la salle régurgitant ses Moscow Mule de l’avant-veille!
Présenté à la Semaine de la Critique le temps d’une séance spéciale, Hideous de Yann Gonzalez a ravi notre Jérémie, fan éternel des Rencontres d’après minuit (qui prend les commandes de la gazette, le temps d’en parler). Le mois dernier, Oliver Sim, le Ying du Yang des XX, ouvrait sa carrière solo avec Fruit, où il s’offrait une entrée guidée par la caméra de Yann Gonzalez, dont il s’était amouraché des films. Surprise: il ne s’agissait que du glaçage d’un gâteau bien plus bizarre et gourmand. Le cœur du projet se nomme en réalité Hideous, et regroupe plusieurs chansons (dont Fruit) avec un fil rouge comme toiture, le tout sur une vingtaine de minutes. Double surprise: Hideous prend également la route du Festival de Cannes, lors d’une séance spéciale de La Semaine. Puisqu’on vous dit que le clip, c’est aussi du cinéma ma bonne dame…
Léger comme un carré de soie, joli comme un néon, Fruit pouvait paraître un peu sage vis-à-vis des travaux précédents du réalisateur d’Un couteau dans le cœur: si on introduit par la lumière, on poursuivra dans les ténèbres. Pour un lancement, Hideous paraît même sans pitié dans l’auto-introspection, comme si Oliver Sim voulait se mettre à nu sans réserve dès le départ: il y évoque la solitude, le doute, la dépression, la maladie, le regard du public et par extension de la société… Derrière les caméras, il y a le public qui passe du tout au tout, et son lui-enfant (surveillée par Kate Moran en maman préoccupée) qui ne lâche pas les yeux du tube cathodique. Plus qu’un échange entre le passé et le futur, c’est ouvrir la voie à un autre modèle de masculinité, celui peut-être tant désiré par Oliver il y a des années de cela, réparer par cette image réconfortante tendue à lui-même. Et plus généralement, il y a aussi l’envie de saisir cette impression que le poids des autres peut vous rendre tantôt magnifique, tantôt monstrueux: car après le glam, c’est la facette hideuse qui entre en scène. Et notre cher Gonzalez dans l’affaire? Avalé par la commande? Invité de choix et simple décorateur? Diable non.
Dès l’ouverture et sa Bimini Bon Boulash transfigurée en Sangria british, on sait clairement où on est. De l’amour toujours: l’amour de la pellicule et de l’image vidéo, amour des couleurs qui scintillent ou du noir et blanc qui râpe, l’amour des monstres qui déborde de partout dans une seconde partie délirante et gore, où Oliver explore sa part des ténèbres en faisant voltiger les boyaux (tuant même son coéquipier Jamie XX!) comme une Carrie qui aurait trop regardé Troma, avant d’aller traîner sa carcasse dans quelques paradis noirs. Les cruising-spots, ces dômes du plaisir, ces baisodromes secrets, que Gonzalez se régale comme toujours à filmer de manière belle, triste et drôle (car oui, on aura même droit à un clin d’œil hilarant à Poing de Force!). Cesar Vicente, le coup de soleil et d’amour dans Douleur et Gloire de Pedro Almodovar, s’y trouve même personnifié comme un fuckboy magique sorti d’un Gregg Araki. Mais l’évidence, le point sur les i, c’est bien sûr l’apparition finale de Jimmy Somerville, à la fois marraine la fée et parrain paillette, qui vient cajoler et bénir son successeur. On ne pouvait pas rêver un meilleur adoubement. Gonzalez nous en parle d’ailleurs avec émotion.

Filons à l’ACID avec Magdala, le nouveau film de Damien Manivel. Depuis le personnage en sandales-short d’Un jeune poète, ce cinéaste cherche à filmer les premiers hommes (remember sa relecture couleurs pastel d’Adam et Eve dans Le Parc). Son nouveau film s’attaque plus frontalement encore à la question de la primitivité en s’immisçant dans les dernières heures de Marie Madeleine, le premier être à avoir eu la chance de croiser Jésus après sa Résurrection. De primitivité il sera question puisque notre maniveleur semble encore diriger un peu plus son cinéma vers le dépouillement: quasiment pas de dialogues, peu de personnages secondaires, peu même d’intrigue (alors qu’il existe quand même deux-trois bonnes histoires dans ce best-seller intemporel qué sapelorio La Bible). Est-ce à dire qu’il n’y a rien dans le film? Vous imaginez bien que non: Magdala ausculte ce qui se passe quand un personnage – campé par la chorégraphe Elsa Wolliaston, avec qui Manivel travaille depuis 13 ans – pose le pied sur une terre vierge. Un ermitage lent qui se situe par définition quelque part entre le confortable et l’hostile, un voyage aux confins de l’inconnu, un retrait hors du temps qui serait comme une réponse waldenienne à un monde qui bouge. On n’y est pas forcément soulagé pour autant: grand âge faisant, arpenter le paysage ne se fait pas sans difficultés, souffrances, et autres joyeusetés qu’on n’appelait pas encore rhumatismes à l’époque. C’est un film où l’on s’appuie beaucoup sur son bâton de pélerin, où l’on met parfois plusieurs minutes à avancer de 30 centimètres, qui aurait presque quelque chose à voir avec le documentaire animalier puisqu’on ne sait pas toujours ce qui se dissimule derrière le morceau de tissu. Le film offre une pause bienvenue dans un festival qui roule à toute berzingue et on ne vous fera pas l’affront de vous révéler les quelques apparitions qui structure « l’intrigue » (si vous autorisez qu’on emploie ce mot dans un contexte aussi hors-sol).
Et on revient à la Quinzaine avec La dérive des continents de Lionel Baier. Nathalie (Isabelle Carré) est en mission pour l’Union Européenne en Sicile. Elle a pour mission d’organiser une rencontrosomay entre Macron et Merkel en visite dans un camp de migrants (ça promet). Alors que l’organisation européenne est de plus en plus contestée dans l’opinion publique, elle tombe nez à nez avec son fils Albert (Théodore Pellerin, acteur que nous avions remarqué dans le beau Genèse de Philippe Lesage en 2018), militant engagé auprès d’une ONG en guerre contre les technocrates de Bruxelles et punchlineur à ses heures sur Instagram. Il a coupé les ponts avec sa maman depuis des années. Au voyage diplomatique se superpose donc une rocambolesque retrouvaille familiale, en plus d’un troisième personnage convoité par nos deux rôles principaux. Voilà une comédie qui parlera à une France encore engluée dans les affres du troisième tour: entre la boomeuse diplômée qui se satisfait sans trop de mal du monde tel qu’il est et l’ado réfractaire collectionnant les bullshits jobs, le dialogue est officiellement rompu, et ce n’est pas près de s’arranger. En appuyant un peu fort sur la pédale du film actuel dans son premier tiers (dieu sait qu’on aime bitcher sur ces fieffés directeurs de cab’ ne décollant pas les yeux de leur smartphone, mais là le personnage joué par Tom Villa – qui, magie du cinéma, parait mesurer 1m90 dans le film – est un peu too much…), Lionel Baïer réussit pourtant une rafraichissante comédie assez enlevée, restituant sans manichéisme un duel que d’autres auraient aimé plier d’entrée. Sa science du rythme y est pour beaucoup, son attention au détai aussi (ah, cette novlangue européenne où l’on bascule sans mal du français à l’italien au bulgare, mais où en définitive c’est l’anglais qui triomphe). Quelque peu abandonné par une mère « qui a fait le choix de sa carrière » quand il avait de 12 ans, Théodore Pellerin dégage une force tranquille à la Adam Driver, et l’alchimie avec la Carré fonctionne à plein. Ça confirme en tout cas le niveau tout à fait convenable de la Quinzaine cette année.
Finissons as usual avec l’horoscope cannois de Madame Soleil qui ne voit pas franchement le Cronenberg ou le PCW dans sa boule de cristal. Et qui persiste et signe dans le fait que cette année sera vraiment celle de James Gray. C’est tout le mal qu’on lui souhaite. À noter que c’est encore une fois la même ligne pour le Palmomètre qui n’est pas si controversé que ça sur le Cronenberg.

PS. Aujourd’hui, Irréversible de Gaspar Noé fête ses 20 ans, né le 24 mai 2002. Une bonne occasion pour vous inciter à relire l’interview du réalisateur par Gérard Delorme lors de la ressortie. Ou alors de revoir la cultissime sortie de projo à Cannes filmée par nos confrères d’Allociné, avec des spectateurs majoritairement horrifiés.
