[CANNES 2022] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL / JOUR 10

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La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 10: Les Chiens de Paille sauce galicienne par Rodrigo Sorogoyen (l’impressionnant As Bestas), journée too-much-chialance avec Lukas Dhont (Close) et Hirokazu Kore-eda (Broker). Soirée Quinzaine/Silencio par Gautier-Gaspar Noé-Roos.

On doit filer à la projection du nouveau Kelly Reichardt (réalisatrice-chouchou du Chaos, mais aussi de Vincent Lindon qui, en tant que président du jury du 39e festival de Deauville en 2013, avait sacré son Night Moves et depuis, n’arrête pas de parler d’elle) et le temps manque (d’autant qu’il détruit tout) pour dire notre emballement pour As Bestas, de Rodrigo Sorogoyen (Que Dios nos perdone, Madre et El Reino). On y voit un duo d’acteurs bien de chez nous (Denis Ménochet et Marina Foïs) en couple installé dans un petit village de Galice. Tous deux pratiquent l’agriculture écoresponsable et restaurent des maisons abandonnées pour faciliter le repeuplement de ce bled paumé. Leur intégration semble acquise, sauf que leur opposition à un projet d’éolienne va mettre le feu aux poudres. Ce redneck movie sauce européenne au postulat a priori outré (des méchants locaux ne veulent pas que des urbains instruits viennent empiéter sur leur territoire) est hyper bien dirigé, hyper bien dialogué (rien ne sonne faux) et hyper bien joué (tous les acteurs sont déments, avec une mention spéciale pour Marie Colomb, déjà repérée dans Les magnétiques).

Ne pas s’attendre non plus à Massacre à la tronçonneuse: c’est moins trash et moins glauque que, par exemple, la référence évidente aux Chiens de paille, de Sam Peckinpah (1971), où un jeune mathématicien fuit l’Amérique et son atmosphère orageuse pour émigrer en Cornouailles où il est confronté dès son arrivée à l’agressivité des autochtones. Mais, en termes d’ambiance, c’est de haute intensité, et ce, pour deux autres raisons supplémentaires, achevant de rendre ce polar fermier plus que fréquentable: 1. L’absence de manichéisme – As Bestas étant un drame social avant d’être un film de terreur, on se retrouve à avoir de l’empathie pour les méchants désignés d’office et ça, c’est passionnant 2. La mise en scène de Sorogoyen et, notamment, ses plans-séquences de plus de dix minutes où la tension monte fort et bien. Bref, chaudement recommandé par le Chaos, dans les salles françaises le 20 juillet 2022.

On a donc préféré ce petit thriller psychologique gonflé à bloc aux deux gros films attendus de la compétition, à savoir Broker (Les bonnes étoiles) de Hirokazu Kore-eda et Close de Lukas Dhont. Commençons par le nouveau long métrage du réalisateur d’Une affaire de famille (palme d’or en 2018) avec une question: connaissez-vous les baby boxes, ces boîtes mises à la disposition de parents souhaitant abandonner en toute discrétion leurs bébés? Certains d’entre eux sont récupérés illégalement, dans le film donc, par un drôle de binôme bien décidé à leur trouver une nouvelle famille, en refourguant la came à des parents qui ne peuvent pas passer par la procédure officielle… Notre duo est suivi de près par un deux inspectrices de police qui suivent la chose au loin et qui doivent saisir les deux malfrats en flagrant délit (ainsi, pendant la transaction). Qui de l’œuf, qui de la poule? Est-ce parce qu’on laisse ces boîtes à disposition que des jeunes femmes en viennent à abandonner leur môme ou est-ce leur abandon qui justifie de mettre en place ce moindre mal?

À cette question qu’il pose à plusieurs reprises, le nouveau Kore-eda ne répond pas, mais vous comprenez maintenant un peu davantage le parcours moral qui va saisir chaque personnage, ici confronté à des dilemmes somme toute assez prenants et neufs dans l’univers du cinéaste, qui pose ici sa caméra en Corée du Sud (combien faut-il vendre un enfant? Comment les flics peuvent-ils intervenir dans toutes ces histoires de la manière la moins pernicieuse possible? Sommes-nous tous des avorteurs en puissance?) Un geste punk de la part du Kore? Ce serait un peu mentir sur la marchandise, tant son cinéma semble réciter à chaque fois la même triple rengaine – pas toujours désagréable – du mignon, du délicat et de l’ouverture aux autres comme salut cosmique… Ici, on comprend assez rapidement que tous nos personnages sont arrimés à l’idée de se créer une famille recomposée où ils pourront chercher des choses qui leur manquent dans leur vie personnelle: on n’a rien contre ce cinéma tendre et pitchounou, mais on commence à se demander quand est-ce que le nippon saura nous proposer autre chose, qui aurait l’avantage de pimper un peu cette Compétition officielle assez attendue. Le meilleur des cinéastes d’un haut niveau, mais dont les films ne nous excitent plus, c’est bien lui!

Enchaînons avec Close de Lukas Dhont, attendu comme le loup blanc après son uber célébré partout Girl en 2018. Léo et Rémi, 13 ans, sont amis depuis toujours et sont unis tels le pouce et l’index d’une main (pas trouvé meilleure métaphore). Jusqu’à ce qu’un événement impensable les sépare. Léo se rapproche alors de Sophie (Emilie Dequenne), la mère de Rémi, pour essayer de comprendre… Mais ce qui est impensable n’est pas compréhensible… Alors là, permettez-nous de vous dire qu’on n’aime pas du tout cette chose et que les critiques qui se sont laissés avoir comme des bleus ne sont pas des gens sérieux (ils ont peut-être un cœur, contrairement à nous, mais ils ne sont pas sérieux). Mettons-nous d’accord. Les enfants blonds aux yeux bleus et mignons tout plein qu’on croirait échappé d’un spot de pub Petit Bateau de 1996 nous attendrissent: là n’est pas la question. Mais devant Close, on a l’impression d’avoir affaire à un éreintant tire-larmes très très sûr de lui, pas modeste pour un sou, comme si le cinéaste de l’intrigant Girl s’était soudain transformé en une tête de Xavier Dolan bien trop grosse pour des épaules de dimensions usuelles.

Première chose qu’on remarque dans le film: sa dimension profondément autistique, le monde autour de nos personnages toujours filmés en plan serré n’existe littéralement pas, comme si le cinéma ne pouvait se concevoir qu’à condition d’évacuer tout ce qui ne sert pas la matière première d’un acteur-despote à qui l’on doit tout. Dans un film comme Un monde de Laura Wendel où la cour de récré est un champ de guerre, la chose peut avoir un sens. Mais dans Close, elle témoigne déjà d’une conception du cinéma bien étriquée et d’un amour auto-dirigé pas franchement agréable, qui culmine d’ailleurs dans le fait que le personnage de Rémi est à proprement parler pas intéressant du tout, et ce, en dépit de sa stature d’enfant mannequin La Redoute (le vrai relais du cinéaste, c’est le petit Léo, et c’est lui qui va prendre toute la place dans ce film auréolé d’un sérieux papaaaaallll). Si la direction d’acteurs est impeccable, si les visages resplendissent dans un cadre conçu pour eux, le montage provoque lui un ennui profond: à des scènes statiques et silencieuses succèdent systématiquement des moments bourrins – du hockey sur glace de keums ayant besoin d’affirmer leur virilité et tapant fort dans le palais, du brouhaha en classe avec décibels montés au maximum de la salle Debussy – soit la définition d’une non-créativité cinématographique flagrante. On parie que la presse culturelle du pays suivra. Nous, on apprendra à se méfier des dolanneries et autres avatars d’un cinéma cupkake parti pour accaparer le tapis rouge encore une ou deux décennies.

Tiens, en parlant de gourmandise…

 

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PS. Notre Gautier Roos a tenté un remake de Climax de Gaspar Noé, à la soirée Quinzaine puis au Silencio. Si cela vous fait penser à un autre cinéaste/film, merci de transmettre à redaction@chaosreign.fr qui transmettra.

PS2. Le saviez-tu: Mads Mikkelsen a eu droit à sa masterclass au Festival de Cannes. Il est évidemment revenu sur Nicolas Winding Refn et s’il a beau avoir incarné un méchant chez James Bond (« le Chiffre » dans Casino Royale) et tourné dans la saga Star Wars (Rogue One), sachez qu’il n’avait jamais vu un film d’une des deux franchises avant d’en être un protagoniste: « Je comprends la fascination, mais je n’avais pas pris ce train », a confié le Danois. « Je suis content de l’avoir pris sur le tard », a-t-il ajouté, devant un public hilare. Ses goûts le portaient plutôt au départ vers le cinéma de Bruce Lee et de Buster Keaton. Promis, il a depuis rattrapé son retard. « C’est un univers fantastique qui s’ouvre » à moi.

PS3. Dernière ligne droite au Festival de Cannes, où les films de deux dernières réalisatrices doivent être projetés avant que le jury, présidé par Vincent Lindon, ne se retire pour décerner, samedi soir, la prestigieuse Palme d’Or.

 

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Vendredi, une figure du cinéma indépendant US, Kelly Reichardt, doit présenter Showing Up. Son dernier film, First Cow, avait été salué par la critique. À Cannes, elle racontera le quotidien d’une artiste et la manière dont elle puise dans sa vie. Avec au casting, l’une de ses actrices fétiches, Michelle Williams. L’Américaine partagera les marches avec une nouvelle venue dans la compétition, la Française Léonor Séraille, qui tente sa chance en racontant dans Un petit frère l’histoire d’une famille issue de l’immigration, de la fin des années 1980 à nos jours en banlieue parisienne. On parlera de leurs films dans notre dernière gazette samedi. En attendant, voici le dernier Palmomètre à cette heure.

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