La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 0: après avoir été restauré, La Maman et la putain de Jean Eustache fait l’ouverture de Cannes Classics au Festival de Cannes avant sa reprise en salles le 8 juin. Il fallait une gazette spéciale pour ce chef-d’œuvre (mais pas un chef-d’œuvre intimidant, un chef-d’œuvre dont on tombe amoureux, qui nous accompagne, qui nous poursuit) avant de commencer le tumulte Cannois.
“Le film est sublime, laissez-le tel quel”. Ces quelques mots couchés sur le papier sont ceux de Catherine Garnier, la femme qui partage à l’époque la vie d’Eustache: elle a inspiré le rôle de Bernadette “Maman” Lafont, elle a prêté son appartement de la rue de Vaugirard pour les scènes d’intérieur, et elle joue les costumières et assistantes sur ce film tourné en équipe très réduite. Des mots qui font suite à la projection privée parisienne du film, au Studio Antégor, et qui précèdent de quelques heures… le suicide de la dame, droguée aux barbituriques et retrouvée morte après avoir laissé ce mot. Un geste haut, désespéré, eustachien en diable (l’homme aux lunettes fumées se donnera la mort huit ans plus tard). Comme s’il était écrit que ce film, réalisé avec les moyens du bord, devait porter en lui le sublime, la tristesse, le panache, l’inconséquence, ou l’idée imbibée d’un certain cinéma extrême qui refusait évidemment de s’afficher comme tel…
La beauté des grands films (et du cliché qui s’ensuit) veut qu’on puisse revoir et revoir le même objet tout en y trouvant des qualités nouvelles à chaque fois. Dans le cas de La Maman et la Putain, on peut même se permettre de trouver le film odieux une première fois (mais qui sont donc ces personnages foncièrement antipathiques?) avant de remettre les mains dans le cambouis six ou sept ans plus tard, après avoir un petit peu vécu, après avoir un petit peu goûté au parfum saumâââtre de la désillusion, et comprenant cette fois que ce film porte en lui une chose qui ne se reproduira plus jamais dans une salle de cinéma. Essayez vous-même de filmer un personnage immobile en tailleur sur son matelas, seul face à un vinyle démodé de Fréhel ou de Piaf: en lieu et place de ce cafard magnifique, vous n’obtiendrez qu’une vague caricature poussiéreuse dont se repaîtront pourtant bon nombre de programmateurs de festivals fainéants…
On a connu des batteries de rejetons de Truffaut, de Godard, de Pialat, de Demy mais pas un seul descendant d’Eustache: cela n’existe pas. Pas un seul des Garrel noir et blanc de l’époque (on n’a pourtant rien contre) ne retrouve ce même éclat, pas un seul des Baumbach movie de ces dernières années, même les plus réussis, n’arrive à la cheville de ce machin phénomène, stade final du cinéma d’auteur, coup de maître d’autant plus fort qu’il parait se nourrir de peu de choses. Comme le Femmes, Femmes de Vecchiali un an plus tard, comme La Collectionneuse de Rohmer qui annonçait dès 1967 l’après mai-68 (!), le film d’Eustache trimballe en lui un mystère qui ne s’émoussera pas avec le temps, un arrière-goût de cendres qui n’empêche pourtant pas de vouloir habiter cet espace-temps sorti de nulle part, un acteur jouant faux (merveilleux Jean-Pierre Léaud) et sonnant pourtant très juste… Si le mot ne paraissait pas aussi éloigné de l’univers du cinéaste, on n’hésiterait pas à parler de petit miracle.
En 1973, on se souvient (merci l’INA!) des mots du critique pas-encore-délégué-général Gilles Jacob, dont la formule résume parfaitement le coup de tonnerre qu’a représenté ce météore de 3h30: « Je trouve, pour paraphraser le vocabulaire employé par Jean Eustache, que c’est un film merdique. Je trouve que c’est un non-film, non-filmé par un non-cinéaste et non-joué par un non-acteur! » Il est facile de se moquer du futur président-champagne du plus grand festival au monde, mais avait-il si tort? Un film qui fait qu’on ne peut plus regarder de la même façon un matelas lâchement posé par terre dans une chambre est-il encore un film!? Sur ces pérégrinations intellectuelles (n’en espérez pas tant après trois jours de festival…), votre rédaction déclare cette 75ᵉ édition ouverte: puissent tous les films à la durée douteuse présentés cette année – et dieu sait qu’ils sont nombreux – provoquer pareil émoi!
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PS. On reprend notre sempiternel Palmomètre avec un jury d’enfer. Il est consultable ici, et on vous conseille d’y revenir régulièrement au gré du festival, car il sera (ir)régulierement mis à jour.
PS2. Si vous êtes cinéphile et à Cannes, on vous conseille de télécharger l’indispensable grille Wask. C’est gratuit, c’est pratique et ça gagne à être connu.
PS3. Surprise: Valérie retourne au Festival de Cannes cette année pour prêter main forte à l’équipe. Un générique a été composé à cette occasion par le talentueux Anatole Le Vilain-Clément (dont vous pouvez lire le Jeune et Chaos ici) et qui assure: « Je me suis dit que ça pouvait lui prendre à Val d’enfiler un t-shirt trois fois trop grand pour aller attendre son autographe aux barrières toute la sainte journée (jamais sans ses talons et son vernis rouge) et ses pantalon léopard (on voit pas les motifs mais elle s’en balance) »
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PS4. Se rendre à Cannes en train tenait lundi de la mission impossible. Un convoi bloqué à Toulon durant de longues heures pour cause d’avaries non élucidées et c’était la kaos. Et pour celles et ceux qui voulaient prendre un Uber, c’était uber chaos. Le festival commence merveilleusement.
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PS5. Quant aux problèmes de billetterie, on se calme et on boit frais. We love each other so much, n’oubliez jamais…
