La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 2: La femme de Tchaïkovski et Les huit montagnes en compétition, Top Gun Maverick by Valérie, Tom Cruise superstar, soirée Quinzaine par Gautier, Vesper Chronicles, les prédictions de Madame Soleil…
Le Festival de Cannes a rappelé ce que l’expression « dérouler le tapis rouge devant quelqu’un » signifiait (c’est-à-dire que le quelqu’un en question reçoit tous les honneurs et que l’importance qui lui est accordée est très grande). Il a donc été à la hauteur de l’événement Top Gun: Maverick, le plus flamboyant de cette 75e édition. Soit le lancement mondial en fanfare de cette suite de Top Gun avec, pêle-mêle, arrivée en hélicoptère sur la Croisette, présence de l’équipe autour de la star (le producteur Jerry Bruckheimer, le coscénariste Christopher McQuarrie, le casting composé par Miles Teller, Jon Hamm, Jennifer Connelly, Glen Powell, Jay Ellis), passage dans le ciel de huit appareils Alpha Jet de la Patrouille de France (que Tom a regardé une fois, pas deux), Palme d’or d’honneur (surprise) pour la star, feu d’artifice dément pour la sortie de la projection du film au Palais des festivals…
Quant à notre avis sur les 131 minutes de Top Gun: Maverick, on a laissé Valérie se fendre d’une chronique, résumant les avis de tout le monde.
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Quelques heures plus tôt, le dissident russe Kirill Serebrennikov foulait ce même tapis pour ouvrir les hostilités de la compétition avec La femme de Tchaïkovski. Et c’est aussi ça qui est bien à Cannes, comme dirait Arielle Dombasle à feu Henry Chapier. Le Palmomètre a plutôt bien accueilli le film, à une exception près, mais la question, mine de rien, se pose: Kirill est-il en train de devenir un réalisateur à la carte, un cinéaste dont la présence cannoise est assurée (et cette fois-ci, le cinéaste dissident était présent, en chair et en os!) par un Titi Frémaux plus désireux que jamais d’allier manifestes esthétiques et plaidoyers politiques? On craint de répondre ici par la positive, tant on était déjà passé à côté de sa Fièvre de Petrov l’an passé, qui avait au moins le mérite de ne pas s’engoncer dans un cinéma académique auquel tant de festivals dans le monde accordent leur crédit. Le film ne raconte pas du tout la vie de Tchaïkovski (réduit à un rôle ingrat de chez ingrat) mais s’intéresse à celle qu’il a opportunément épousée, Antonina Milioukova, afin de cacher son homosexualité et protéger les siens. Antipathique comme tout et pas hétéro pour un sou, le compositeur ne cessera de dire qu’il la trouve moche comme un pou, parti-pris que ce sérieux-film-en-costume prend d’ailleurs soin d’éviter (Aliona Mikhaïlova y est très juste avec ses faux airs de Romy Schneider sous son voile noir, mais aussi très jolie, comme souvent dans ces biopics n’ayant pas peur d’arrondir les angles). Le film est vraiment très russe dans l’esprit, ce qui se reconnait à deux attributs imparables: l’éclairage soigné s’oriente vers des teintes turquoises + la maman d’Antonia a une gueule pas possible et sa large carcasse impose au dîner un autoritarisme brutal. Pour le reste, la forme est du Kirill pur jus (et vas-y que je te balance du travelling opératique et que je raye de mon bréviaire cinéma l’idée même de champ/contrechamp) qui est un peu le péché mignon du cinéaste (ça fait plaisir aux mirettes, mais ça n’aide pas vraiment à se mettre dans la psyché de ses personnages, qui ont tous quelque chose du présentoir décoratif).
Si le film a un réel talent pour plonger dans l’ambiance feutrée des salons où l’on s’exprime d’ailleurs en bon français (talent d’immersion indéniable qui était déjà la principale qualité de Leto), on se demande quand même pourquoi l’accompagnement musical ressemble à n’importe quel téléfilm historique endimanché façon Monsieur Batignole avec des nappes de piano et de cordes vraiment très tartes: l’œuvre du génialissime compositeur russe n’était pas dispo? En tout cas, la presse comme notre panel a l’air d’avoir versé sa petite larme. Pour nous autres, le disciple de Ken Russell n’est pas encore né! On écoutera quand même les mots de Kirill à la projo, où nous sommes rentrés in extremis.
Kirill Serebrennikov à #Cannes2022 pic.twitter.com/kuzEfWNGJ1
— CHAOS (@chaosreignfr) May 18, 2022
On s’est connu, on s’est reconnu, on s’est perdu de vue, on s’est r’perdu d’vue, mais on a surtout partagé un délicat moment Nutella hier soir en Debussy, harnachés devant ce deuxième long-métrage de la compétition, Le Otto Montagne, signé Felix Van Groeningen et Charlotte Vandermersch et adapté du livre de Paolo Cognetti. Ajouté in extremis à la sélection, ce film proustien (Proust était bien une marque de madeleines citronnées confectionnées avec l’amour des anciens, non?) raconte l’histoire de Pietro, enfant de la ville un peu effacé, et sa rencontre avec Bruno, rat des champs vivant dans un coin reculé du Val d’Aoste, carte postale idéale pour garder ses ruminants et raffermir son fromage. Et disserter longuement sur ce qu’est une vie digne d’être vécue, sur fond de traité d’apprentissage entre les générations. Vous les jeunes, vous ne pouvez pas comprendre la chance que vous avez. Tu vas voir, tu vas sentir, la pâte en train de dorer, l’odeur qui sort du four… C’est bon, mais c’est chaud! Les deux mômes se retrouvent chaque été et évoquent ensemble ce qui les réunit, mais surtout ce qui les distingue. Imprévisible qu’elle est, la vie va les éloigner, les séparer, les rassembler, Pietro sera amené à parcourir le monde là où Bruno restera solidement attaché à sa terre (à l’âge adulte, les deux adopteront une barbe fournie, terrain d’entente capillaire entre les vikings et les hipsters). Une voix off pas très heureuse racontera les hauts et les bas de cette relation faite de proximité et de défiance, d’amour et d’amitié, d’engueulades et de rabibochages gros comme ça, de ces petits riens qui font que la vie vaut d’être vécue, par-delà les différences et les background familiaux… Le tout se fera avec des personnages pas très développés et dans une ambiance plus proche du sérieux papal que de la comédie tognazzienne.

Jusque-là, nous n’avons pas dit grand-chose du film et ce petit ton snob (notre caractéristique) pourrait laisser entendre qu’on a passé un mauvais moment. Ce n’est pas tout à fait le cas, le film se laissant regarder non sans mal, bien aidé par une photo sublime et par un sound design de folaïe: on n’a pas assez dit à quel point les Italiens, de Lazzaro felice à Martin Eden en passant par le travail de Luca Guadagnino ou du récent Il Buco, étaient des techniciens hors pair, capables d’obtenir un “rendu” (désolé pour ce terme très moche) des plus immersifs et sophistiqués. Mais l’argument technique est également ce qui flingue ce long-métrage de 2h27 (le deuxième de la journée): à vouloir filmer chaque étalage de beurre sur sa tartine matinale comme un sommet d’intensité dolanienne, à nous saupoudrer de folk inrockuptisante chaque ellipse temporelle qu’on imagine importante (déjà qu’on n’est pas dingues de Sufjan Stevens), à trop faire de sa délicatesse un argument livré clefs-en-mains pour les journalistes pressés du pays, le film risque de diviser le monde entre les adeptes du filtre Instragram Amaro en 2010 et les autres.
Les deux premiers films de la compétition ayant donc été vus, voici la première carte de Madame Soleil qui regarde dans sa boule de cristal pour tenter de découvrir quel film aura la Palme cette année, à partir de notre Palmochaos. Un assez beau temps pour La femme de Tchaïkovski, un temps maussade pour Les huit montagnes. Comme dirait Madame Soleil, « il reste bien d’autres films à voir ». C’est bien vrai, ça (par ici, pour lire ses prévisions en détail).

MAIS MÉFIANCE, SELON MADAME SOLEIL…

Sinon, les soirées Quinzaine reprennent de plus belle, et nous voilà déjà contraints à jouer les équilibristes avec notre emploi du temps (l’an dernier, espérer rentrer à une soirée sur la plage passé minuit relevait de l’attentant kamizake, «JAUGE OBLIGE», sauf si vous êtes le petit neveu de Thierry Frémaux). Reste qu’on y danse, entre autres, sur Maniac de Michael Sembello (cf. la vidéo de Gautier ci-dessous):
PS. Un petit clin d’œil à l’équipe de Vesper Chronicles, ambitieux drame de science-fiction européen de Bruno Samper et Kristina Buozyte, attendu cet été dans les salles françaises, de passage au Festival de Cannes et venus présenter l’autre star du jour au Festival de Cannes…
PS2. Alors que E.O. (Hi-Han), le nouveau Jerzy Skolimowski, est présenté ce jeudi soir en compétition, une question nous brûle les lèvres…
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