[CANNES 2021] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL / JOUR 9

La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 9: Titane en compétition, Tralala 🎶 à Minuit, TraZaza masterclass, Oliver Stone fait son Hold-Up, Olga de Elie Grappe à la Semaine.

Rien n’avait réellement filtré sur Titane avant cette projection au Festival de Cannes (à part pour ceux ayant eu la chance de le découvrir en projection de presse en amont). Ce qui est évident, une fois découvert, c’est que ce film-là, annoncé comme le plus grand scandale Cannois depuis Irréversible, est moins scandaleux que d’une simplicité trompeuse, jouant sur de nombreux degrés de lecture. Premier degré de lecture: c’est une série B qui envoie du lourd en termes de mise en scène et qui, d’emblée, multiplie les citations cinéphiliques, à Carpenter (Christine), à Cronenberg (Crash), à Tsukamoto (Tetsuo), avec tout ce qui obsède la cinéaste (l’organique, le viscéral, le sensoriel, la mutation, la pulsion). C’est comme une excroissance de son premier long métrage Grave, son histoire d’étudiante en médecine vétérinaire qui devient cannibale, l’ayant depuis propulsée cheffe de file d’un renouveau du film de genre tricolore.

Il y a donc, en surface, cette première lecture avec cette histoire de petite fille baptisée Alexia (prénom qui en grec traduit «celle qui repousse l’homme» ou «celle qui protège l’homme») qui, à l’arrière d’une voiture, est victime d’un accident (papa Bertrand Bonello au volant), à qui les médecins greffent une plaque de titane dans le crâne (on voit les stigmates au-dessus de son oreille). En sortant de l’hôpital, la fillette embrasse la vitre d’une voiture, en tombe amoureuse et le TITANE apparait. Et en se tenant à cette première grille de lecture sur fond d’hybridation femme/machine, le film fonctionne sans problème, donnant à retrouver la petite fille vingt ans plus tard jouée par la bluffante Agathe Rousselle, devenue tueuse avec pic à cheveux (et non pic à glace, hein).

Là où, selon nous, Titane devient encore plus intéressant, c’est lorsqu’il se déplie de façon acrobatique et révèle ce qu’il a réellement sous le capot. Sur l’échelle des degrés, le second permet de disséquer la notion de point de vue, sur la manière dont on regarde et filme un corps féminin, libre d’être ce qu’il veut – hypersexué pour satisfaire les mâles bavants lorsqu’il est exhibé comme une voiture, tel un objet de désir dans le monde viriliste du tunning, le temps qu’un plan-séquence séduisant, puis potentiellement monstrueux lorsqu’il est hanté par une masse de métal qui grandit dans le ventre et que, de ce corps, saigne de l’huile de moteur.

On passe une vitesse supérieure avec l’arrivée dans le récit d’un pompier (Vincent Lindon, solide comme un roc, corps comme on ne l’a jamais filmé, territoire nouveau à explorer) qui, entre deux piqûres de testostérone dans la fesse, pleure un fils disparu enfant. Et cette partie donne à regarder la manière dont on se créée un monde et comment on renait au monde: au-delà des tatouages (la citation de Bukowski, L’amour est un chien de l’enfer), il y a une volonté chez la protagoniste de modeler son corps, de jouer avec son corps et de se créer un autre soi. Donc abandonner le père Bonello qui passera toute sa vie à la regarder comme une alien, à prendre des plateaux repas devant les chaines d’info sans lui dire une seule fois qu’il l’aime, pour en élire un autre. C’est là une évidente métaphore sur le coming out (on choisit son corps, sa famille, son identité, sa sexualité) dans un monde qui croule sous les clichés, sous le machisme banalisé, sous l’uniforme méprisant tout ce qui sort des normes. En somme, celui d’un monde brut d’hommes conçu pour les hommes bruts, qu’il va falloir brûler et donc bousculer dans ses habitudes, notamment le temps d’une danse mémorable au milieu de pompiers ne comprenant pas ce à quoi il assiste (le messie, maybe?).

Vient enfin le quatrième degré, la dimension mystique qui donne un sens nouveau à son titre (Titane, comme Titan). Plus on avance dans le récit, plus on file l’allégorie. On est dans le conte hors-sol, la fable illuminée, le symbole qui va mettre le monde à l’envers pour tout reconstruire à sa façon. Son propre amour face au désamour des hommes, en l’occurrence celui, fondateur, à l’origine de tout, d’un père de famille qui n’a jamais su prendre sa petite fille dans les bras, ni même la regarder avec amour. Titane est un film d’amour que seuls les romantiques capables de gratter le vernis du gore verront. C’est aussi un coup de tonnerre dans le ciel gris de la compétition. Et tant pis si ça gratouille, dérange, déplait. C’est aussi fait pour et, de toute façon, le film s’en fout, il ira jusqu’au bout de sa logique avec du La Passion selon saint Matthieu de Bach à fond les ballons. C’est du Chaos titanium en compétition et c’est d’ailleurs en salles dès ce mercredi.

 

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Parce qu’on est vraiment trop sympas, on a enchainé avec le visionnage du documentaire d’Oliver Stone – le réalisateur de Tueurs nés était d’ailleurs à la projection de Titane et il était debout pour applaudir Juju et l’équipe, avec hochements de tête etc. En mode « attention tout le monde » sur la Croisette, il nous promettait des documents inédits sur l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy dans son film présenté à « Cannes Premières » avec un côté « vous allez voir ce que vous allez voir« ; le résultat a surtout des allures de Hold Up ricain. Selon notre Gautier, c’est un incroyable brainwash autour de l’affaire, expédié avec un rythme effréné qui rivalise avec le nouveau Wes Anderson. En gros, on aurait besoin de mettre en pause toutes les 30 secondes pour vraiment piger le truc tant il faut se fader une succession de paroles d’historiens et de spécialistes noyées dans un cocktail d’archives détonnant. Comme le dit Frémaux, «c’est mieux si on a un master en JFK avant de se lancer». Ça, c’est sûr: on a compris 1 truc sur 4 – d’autant que les sous-titres français avaient probablement été écrits par des élèves en déshérence scolaire (une faute toutes les 50 secondes, pitié…).

Autre événement de taille à minuit avec Tralala 🎶. Dans la foulée de Titane et dans l’indifférence générale (les Séances de minuit n’intéressent d’ordinaire que les wanna-be, à un horaire où les festivaliers sont généralement en soirée), c’est l’autre projo qui a réveillé le GTL, après quelques jours de torpeur. Un film fou des Larrieu Bros, featuring un Mathieu Amalric en voie de clochardisation et en pèlerinage à Lourdes pour retrouver sa fée bleue Galatéa Bellugi! Une comédie musicale à l’humeur downbeat habitée par plein de moments de grâce, où l’on se fout pas mal que tel ou tel acteur chante comme une quille: l’idée générale étant plutôt de suivre la longue dépression musicale du père Amalric, réconforté par la famille ou par les amis (folle Josiane Balasko aux platines lors d’une scène de soirée). On ne sait pas si c’est la fatigue accumulée depuis six jours, mais la séance fut une pause joyeuse et absolument bienvenue dans ce festival, garantie sans pathos duty free. A la musique, Etienne Daho, Dominique A, Bertrand Belin, Jeanne Cherhal, Joseph et Balthazar du duo rap Sein, Philippe Katerine et Keren Ann, dans un melting pot qui sentait la tambouille casse-gueule mais qui réussit totalement.

 

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Après Tralala 🎶, TraZaza avec l’impériale Isabelle Huppert, présente à Cannes pour une rencontre co-présentée par l’excellent Philippe Rouyer (que vous retrouvez quotidiennement dans notre panel des étoiles) afin de discuter de sa carrière. Même pas arrivée, déjà une standing-ovation et une foule en délire scandant des ZAZAAAA. Citations pêle-mêle: «Je n’étais pas cinéphile enfant, j’ai vu très peu de films, un des premiers films que j’ai vu c’était Yoyo de Pierre Etaix et ça m’a beaucoup plu, j’ai trouvé ça très drôle. Un des premiers qui m’a le plus frappé après, c’est Quand passent les cigognes de Mikhaïl Kalatozov. Je me souviens, à la fin, le personnage joué par Tatiana Samoïlova arrive toute en blanc sur le quai de la gare, pour retrouver son fiancé revenu de la guerre. Et au fur et à mesure qu’elle marche, elle sourit et peu à peu elle comprend que son fiancé ne sortira pas du train, elle croise plein de soldats qui reviennent, elle comprend qu’il est mort, elle a les larmes aux yeux, c’est extraordinaire et elle croise à ce moment un vieux monsieur qui lui dit: ‘Il faut vivre, mon petit, il faut vivre!’ Rien que d’y repenser, j’ai la larme à l’oeil»; «Je ne suis pas sûre d’avoir été si intéressée que ça par les rôles, je suis plus intéressée par le regard que va poser un metteur en scène sur telle ou telle histoire, je suis moins intéressée par les personnages que les états successifs qu’une personne traverse»; «D’une manière générale, c’est beaucoup plus facile de jouer l’ambiguïté que de jouer la simplicité, peut-être qu’un jour, je devrais jouer non pas la simplicité mais au fond des sentiments plus clairs. Je pense que c’est assez difficile à jouer aussi, l’ambiguïté va bien avec le médium du cinéma qui permet de dire une chose et d’en penser une autre au même moment»; «Je n’ai jamais eu le tract devant une caméra. Cela ne m’a jamais fait ni chaud ni froid de tourner des films. Bien sûr, j’en retire du plaisir mais ça ne me procure rien de plus» qu’elle a déclaré. Sacrée Pianiste, la Zaza qui dit, d’ailleurs, au sujet de son/notre ami Michael Haneke, que sa phrase préférée dans The Piano Teacher, c’est «La froideur, ça vous dit quelque chose la froideur?»: «Ça, Michael, ça le rendait fou, il adorait cette phrase!». Achtung achtung baby.

Un petit mot aussi sur Olga de Elie Grappe, rattrapé à la Semaine de la Critique. L’action se déroule en 2013. Une gymnaste de 15 ans est tiraillée entre la Suisse, où elle s’entraîne pour le Championnat Européen en vue des JO et l’Ukraine où sa mère, journaliste, couvre les événements d’Euromaïdan. Qu’on se mette d’accord: le film fonctionne très bien, porté par le regard ombrageux de cette jeune athlète appelée à prendre (trop) tôt ses responsabilités, et pas vraiment à son aise au milieu des sportives suisses, aka les chipies du vestiaire. Mais il a aussi quelque chose de cette petite musique festivalière plus vraiment fraîche, mines sombres et scènes d’entraînement intensif en mode coup de poing, à tel point qu’il s’oublie assez vite au milieu des (innombrables) propositions cannoises. On y reviendra plus sereinement à sa sortie.

Sinon, on a beaucoup ri en apprenant que finalement, à la place de la rediff de Fast 9 le mardi soir au cinéma de la plage (au cas où il pleuvait la veille), ils ont préféré diffuser Mulholland Drive de David Lynch. Pas le même public, pas pour les mêmes yeux non plus, les vacanciers Cannois ont dû kiffer.

Enfin, les jours passent… et on dit ce qu’on veut, mais Annette de Leos Carax continue de nous hanter. Et surtout un prix d’interprétation féminine nous semble tout trouvé…

 

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60 ANS DE LA SEMAINE DE LA CRITIQUE PAR BERNARD PAYEN
Bernard Payen, responsable de programmation à La Cinémathèque française ayant été sélectionneur et coordinateur de la Commission Court métrage de la Semaine de la Critique de 2005 à 2013, souffle avec nous sur les 60 bougies de cette édition.
« J’ai de nombreux souvenirs marquants de la Semaine de la Critique, surtout liés bien évidemment à cette période de 2005 à 2013 où j’ai été sélectionneur puis coordinateur court métrage. Je me souviens de nombreux jeunes réalisateurs alors révélés qui ont fait parler d’eux par la suite (Justin Kurzel, Julia Ducournau, Mikhael Hers, Hélier Cisterne, Wi Ding-ho, Jérémy Clapin, Claire Burger, Nicolas Silhol, Juliana Rojas et Marco Dutra, et tant d’autres). Je me souviens aussi de ma rencontre avec James Franco, venu présenter The Clerk’s Tale, un film qu’il a fait comme réalisateur et que nous avions sélectionné en 2010, de la manière dont avec Cédric Bourgeois, alors cadreur de la Semaine, et maintenant cinéaste, nous avions réussi à l’interviewer à l’arrache dans une soirée pendant 20 minutes sans bien évidemment passer auparavant par les intermédiaires habituels.

J’ai choisi 5 films peu connus, tombés injustement dans l’oubli en glissant dans ma liste trois courts et moyens métrages car j’imagine que personne d’autre ne le fera (à part les classiques Carne ou La Vie des morts): ces films ayant reçu moins d’attention que la sélection des longs métrages. Et pourtant le travail sur le court et moyen métrage a été depuis toutes ces années essentiel et a permis de révéler de nombreux cinéastes importants. Peu importe la durée pourvu qu’on ait l’ivresse du cinéma.

La Vie à l’envers d’Alain Jessua (1964)
Il s’agit du premier long métrage d’Alain Jessua, connu pour avoir dynamisé le courant du réalisme fantastique français. Ce film absolument formidable symbolise ce goût pour le décalage permanent qu’avait le cinéaste. On ne sait pas au fond si ce personnage principal interprété de manière délicieusement subtile par Charles Denner, est fou, ou totalement conscient de ce qu’il fait, lorsqu’il décide de quitter tout ce qui constituait sa vie quotidienne (son travail, sa femme, ses amis) pour rester seul dans son appartement.

Lianna de John Sayles (1983)
Il est indispensable de redécouvrir ce film marquant de la Semaine mais aussi de ce cinéaste indépendant américain trop méconnu qu’est John Sayles. Histoire d’une jeune femme mariée avec enfants qui tombe amoureuse d’une femme plus âgée qu’elle. Certes il s’agit d’un regard masculin sur cette histoire adoptant le point de vue d’une femme mais un regard très fin et très frontal, aussi délicat que âpre.

Ahendu Nde Sapukai (J’entends ton cri) de Pablo Lamar (2008)
Le film de Pablo Lamar est celui qui a fait battre mon coeur de sélectionneur le plus fort (sans qu’il ne s’arrête!) à l’époque où je travaillais pour la Semaine de la Critique. Plan séquence extrêmement mystérieux dévoilant une procession d’enterrement, ce film d’un jeune paraguayen travaillant en parallèle comme sound designer pour plusieurs longs métrages d’Amérique latine, est entièrement muet mais totalement sonore. Lamar filme en quinze minutes la tombée de la nuit, nous trouble profondément et nous renvoie à notre vision personnelle de la métaphysique.

Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais de Laurie Lassalle (2014)
Solène Rigot et Théo Cholbi, deux acteurs incandescents au coeur d’un diamant brut de 38’, rêverie nocturne en forme de road movie mélancolique, Certains peuvent reprocher à Laurie Lassalle (dont le moyen avait été sélectionné par le comité de sélection alors dirigé par Fabien Gaffez) de privilégier la forme, laissant une intrigue un peu réduite à leur goût, mais on ne peut pas lui en vouloir de faire son travail de cinéaste en inscrivant le film dans le courant onirique des films de fantômes. Laurie Lassalle n’a malheureusement toujours pas réussi à faire de long métrage.

Marilena de la P7 de Cristian Nemescu (2006)
Les quatre-cent coups à Bucarest à travers la chronique d’un jeune ado de 13 ans rêvant de Marilena, une jeune prostituée. Le récit raconte la fascination qu’elle exerce sur lui, la manière dont il cherche à la séduire. Caméra portée, splitscreen, rythme soutenu, le style de Cristian Nesmescu prenait forme avec ce film saisissant, au moment même où la nouvelle vague cinématographique roumaine s’affirmait internationalement avec les premiers longs métrages de Porumboiu, Mungiu, Puiu, etc. Nemescu aurait dû logiquement faire partie de plus grands cinéastes roumains actuels, il avait même réalisé un premier long métrage remarqué (California Dreamin’, présenté à Un Certain Regard en 2007). Mais le destin s’en est mêlé et il est mort dans un accident de la voiture en 2006, (avec son sound designer, Andrei Toncu) quatre mois après avoir présenté Marilena de la P7 à la Semaine de la Critique. Leur disparition entraina la création d’un festival de cinéma à Bucarest, Next Film Festival, qui devint pendant plusieurs années une grande référence dans le pays. » B.P. (propos recueillis par Gautier Roos)

 

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